La poésie comme arme de combat

«J’ai reçu des tapes parce que j’étais indien et j’ai reçu des tapes parce que j’étais blanc», dit Samian.
Photo: Pascal Ratthé «J’ai reçu des tapes parce que j’étais indien et j’ai reçu des tapes parce que j’étais blanc», dit Samian.

Quand il a enregistré son premier texte en rap, dans la réserve algonquine de Pikogan, en Abitibi, Samuel Tremblay sortait de prison et était armé tout au plus de quelques poèmes. Au contact de la cinéaste Manon Barbeau, qui avait installé son studio de tournage itinérant Wapikoni Mobile à Pikogan, Samuel, alias Samian, de son nom algonquin, transforme ses poèmes en courts métrages. L'un de ses films, Courage, lui vaut alors de gagner un prix en France.

Depuis, le rappeur algonquin Samian a cessé la vente et la consommation de drogues. À 24 ans, ses «drogues», ce sont la musique et sa famille, dont le petit Malik, cinq mois, qui l'accompagne en entrevue et qu'il couve jalousement du regard. Le mois dernier, il lançait son premier disque, Face à soi-même. Et l'une de ses chansons, La Paix des braves, qu'il chante de concert avec le groupe souverainiste québécois Loco Locass, trône depuis au sommet du palmarès de Musique Plus. «Cela n'a rien à voir avec l'entente entre les Cris et les Blancs, cela veut dire qu'on est assez braves pour faire la paix», précise-t-il. Parfois en français, parfois en algonquin, son rap engagé dit le désespoir amérindien, son histoire troublée par le drame des pensionnats, la rage. Il dit aussi l'amour de son peuple et la volonté d'y consacrer toute son énergie.

«Et quand on me parle de mon histoire moi, je trouve ça dégoûtant / Mais dire que c'était nos vies, une mémoire impardonnable / La même vie sale que les enfants de Duplessis. Estie / On a tous nos petits soucis, mais quand ça touche toute une nation, moi j'me sacrifie», dit-il dans la chanson intitulée Injustice.

La communauté algonquine lui sait gré de cet engagement. Jeudi dernier, au cours du lancement du disque qui a eu lieu à Pikogan, elle l'a reçu comme un prince et lui a remis des cadeaux: une paire de gants brodés et un énorme capteur de rêves fabriqué avec un panache d'orignal.

«Je ne crois pas aux capteurs de rêves parce que je suis chrétien, ma famille d'accueil était chrétienne. Mais on m'a dit de le prendre quand même parce que j'avais réalisé un rêve», raconte-t-il.

Comme la plupart des membres de sa communauté, Samian a presque perdu la connaissance de la langue algonquine, qu'il a apprise en cours de langue seconde, à l'école, avant de parcourir le Québec, d'Amos à Sherbrooke, notamment en famille d'accueil. Aujourd'hui, c'est sa grand-mère, née sur les bords de la rivière Harricana, puis happée par les pensionnats, qui lui réapprend cette langue qu'elle avait pourtant elle-même un jour été forcée d'oublier, à l'école des Blancs. C'est elle aussi qui a effectué la traduction pour le dernier film de Richard Desjardins portant sur le peuple algonquin, Le Peuple invisible.

Et pourtant, Samian est l'un des grands absents du film de Richard Desjardins. Il reproche d'ailleurs au cinéaste d'avoir laissé entendre que la musique traditionnelle algonquine est morte et que les Algonquins ne jouent plus aujourd'hui que de la musique country. Il cite comme exemple le groupe des Screaming Eagles, des percussionnistes algonquins qui font de la musique traditionnelle. «Ils ne nous ont pas achevés», dit-il, d'un ton de défi. Selon lui, c'est l'épisode des pensionnats qui a le plus brisé la communauté autochtone, séparant les familles, allant chercher les enfants jusque dans les bois pour les emmener à l'école, quitte à mettre la police montée à leurs trousses.

Jeune Métis, né d'un père blanc et d'une mère algonquine, il a cependant vécu du racisme des deux côtés et se bat aujourd'hui pour sortir de la misère, pour donner une voix à son peuple.

«J'ai reçu des tapes parce que j'étais indien, et j'ai reçu des tapes parce que j'étais blanc», dit-il. Aussi, cette paix qu'il défend, c'est d'abord en lui-même qu'il a dû la faire avant de la mettre en chanson. De jeunes autochtones le prennent pour modèle, lui envoient du courrier qui témoigne d'un certain désespoir et disent trouver réconfort dans les paroles de ses textes. Une jeune Attikamek lui a écrit récemment pour lui dire qu'elle tentait de se remettre, en écoutant ses chansons, après avoir trouvé son amoureux pendu dans le garde-robe. La détresse qui tenaille les communautés algonquines est palpable. La moitié des jeunes hommes de la communauté algonquine de Lac-Simon ont déjà tenté de se suicider, selon Richard Desjardins.

«Ils ne sont plus capables de rêver. Ils ont le plafond juste au-dessus de la tête», dit Samian, qui relève que ce sont surtout les enfants qui ont besoin d'encadrement. Ils sont terriblement laissés à eux-mêmes, parfois sans modèle autre que d'autres enfants, plus vieux, souvent déjà criminels.

«Les rappeurs noirs américains deviennent des modèles pour plusieurs autochtones», dit-il, avec leur idéal d'illégalité et de violence. Samian reproche donc aussi à Desjardins de ne pas avoir mis en scène des exemples de réussite. «Des avocats, on en a», dit-il. Dans ses chansons, Samian se désigne volontiers comme un porte-parole de la communauté algonquine, même s'il n'a jamais eu l'intention précise de faire de la chanson engagée, et encore moins de la politique. C'est comme militant qu'il se définit d'abord et avant tout.

«Un autochtone qui parle est toujours politique», dit-il, reprenant des propos de la chanteuse inuite du duo Taima, Elisapie Isaac.

Pourtant, plus jeune, Samian ne parlait pas beaucoup. Il écoutait ce qui se disait autour de lui, et c'est ce qui fait aujourd'hui les paroles de ses textes.

«J'écoute énormément et c'est ce qui m'inspire. Mon opinion, je vais l'écrire et je vais faire une chanson avec.» Un rappeur bien visible, une parole rare à laisser en héritage.

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