Soufisme - L'ivre sacré

Le soufisme, qui trouve des adeptes autant chez les sunnites que chez les chiites, c’est l’islam de la profondeur spirituelle, de l’ouverture du coeur et de la réconciliation avec le sacré.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le soufisme, qui trouve des adeptes autant chez les sunnites que chez les chiites, c’est l’islam de la profondeur spirituelle, de l’ouverture du coeur et de la réconciliation avec le sacré.

«Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille; au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin, et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne», écrivait le poète persan Omar Khayyâm au XIe siècle. C'est à l'aide de fascinants symboles que la poésie millénaire soufie a toujours su évoquer l'enivrement spirituel tout en préservant la singularité de l'expérience mystique. Le soufisme, au-delà des consciences religieuses, entre lyrisme et discipline, s'engage dans la purification du coeur et dans la spiritualité authentique. C'est la quête du sens profond: le mysticisme de l'islam.

Larguée dans un espace public où les références à la foi ne sont pas exactement au goût du jour, la saga des «accommodements raisonnables» nous fait à tout le moins entrevoir un Québec enfin sans masque. Car quelques décennies après avoir balancé rosaires et saintes vierges par-dessus bord, il aurait peut-être perdu au passage quelque chose de fondamental, ce Québec.

Et il n'est pas le seul à se questionner sur son rapport au sacré. L'Orient musulman voit aussi ses fondations spirituelles passablement ébranlées par des décennies de colonialisme et d'«invasion de la raison», ainsi que par l'actuel lynchage médiatique. Dans ce contexte confus et nourri de préjugés, partir à la rencontre de la Zawiya soufie représente une manière de renouveler non seulement son regard sur l'islam, mais aussi sur la quête spirituelle en général.

Le soufisme, qui trouve des adeptes autant chez les sunnites que chez les chiites, c'est l'islam de la profondeur spirituelle, de l'ouverture du coeur et de la réconciliation avec le sacré. Cette voie mystique musulmane existait déjà au temps du prophète Mahomet (VIe siècle après J.-C.) sans toutefois porter ce nom.

Karim ben Driss, sociologue d'origine marocaine inscrit dans un parcours soufi depuis près de 25 ans et auteur d'un livre sur le renouveau du soufisme au Maroc (Al Bouraq, 2002), raconte qu'à l'époque, des croyants ont dû ressentir le besoin d'«un plus». «Après la prière, ces gens-là vont se retrouver dans un petit coin de la mosquée pour faire des invocations, pour chanter, pour faire des louanges. [...] À un moment donné, ils sont sortis de la mosquée, et ils ont créé ce qu'on appelle la Zawiya», signifiant «le coin» en arabe. Espace sacré, mystique, la Zawiya est le lieu du recueillement et de l'expérience spirituelle en devenir.

Mille quatre cents ans plus tard, ce «coin» est toujours bouillonnant. Loin d'être marginales, les confréries soufies faisaient autrefois partie intégrante de l'institution scolaire marocaine, et prenaient en charge l'éducation spirituelle, raconte Karim ben Driss. Or, il y a environ

60 ans, le triomphe de la raison occidentale et l'invasion technologique ont provoqué une douloureuse fracture: le colonialisme réussissait à saper les institutions, piliers de transmission des valeurs spirituelles. Par conséquent, il croit que l'intelligentsia musulmane s'est mise à rationaliser sa propre religion, en évacuant la dimension spirituelle. C'est alors sans peine que l'on conçoit l'islam d'aujourd'hui, déplore-t-il, rarement véhiculé autrement que par le politique ou l'idéologique, puisqu'«ils ont évacué tout le projet de connaissance de l'islam».

«Ce qu'on apprend dans nos institutions scolaires a aidé à refouler la dimension spirituelle [...], et dans ce refoulement, on a jeté le coeur avec.»

Défense du sacré

C'est précisément à la reconquête de ce coeur que s'évertue avec originalité la mystique soufie. Est-ce vain de le mentionner, le soufisme n'est pas une sinécure, mais bien un long parcours initiatique. Si certains pensent que le divin se cache quelque part derrière les cumulo-nimbus, on est à mille lieux de ce constat chez les soufis. La spiritualité ne tombe pas du ciel, elle se développe lentement comme n'importe quelle autre capacité humaine. On y accède grâce à une pratique disciplinée où l'invocation de mantras divins se mêle à la poésie, au chant, à la danse et à l'humour, rappelle le sociologue qui a fondé en 1999 l'Institut soufi de Montréal.

En recherchant sans cesse le bel agir, la morale et la vertu, l'aspirant devra ultimement apprendre à domestiquer son ego, et ce jusqu'à effacer son individualité, sans quoi la véritable «connaissance par le coeur» demeure impossible.

Lorsqu'on entame ce processus, notre «coeur est voilé, mais dès lors qu'il est purifié, il s'ouvre, comme le lotus chez les bouddhistes, tout simplement. Cet oeil qui va s'ouvrir va nous permettre de voir, croit Karim ben Driss, mais des choses d'un autre ordre. Car le coeur peut entendre, voir, sentir, il a une intelligence extraordinaire». Par exemple, ce «sixième sens» que développent certaines mères envers leur enfant ne serait «que la pointe de l'iceberg de nos capacités spirituelles».

On appelle derviche ou mourid l'apprenti soufi, alors que la personne en plein processus d'exploration est le salik, ou le voyageur sur la voie. Évidemment, peu de gens parviennent au troisième niveau, celui des maîtres soufis ou cheikh, pleinement réalisés dans leur spiritualité. Exceptions à la règle, seulement quelques femmes ont incarné ce rôle dans l'histoire du soufisme.

«Les soufis ont développé un rapport à l'Être et au sacré qui va au-delà de tout ce qui est obligatoire», dit M. ben Driss. À l'instar des autres approches mystiques du monde, il n'est pas du tout question de «négocier» avec Dieu, mais bien de faire naître «un rapport amoureux avec l'Être, un rapport gratuit». Ou en d'autres termes, de le faire vivre à travers soi, de ne faire qu'un avec le divin, de réaliser l'unicité (tawhîd). L'amour est au centre de la quête, et se révèle être le moteur de la connaissance. En bon scientifique social, Karim Ben Driss parle d'une «dialectique sacrée» à l'oeuvre, oscillant entre l'extérieur et l'intérieur, c'est-à-dire entre le visible et l'invisible.

Dans une société complètement éclatée, en proie à une grave «désolation spirituelle», le soufisme a une réponse à offrir à la perte de sens de l'humain moderne. Karim ben Driss parle de «redécouvrir et reconquérir cet espace sacré qui est en nous». Trop souvent synonyme de violence, de fanatisme ou de soumission de la femme, l'islam — la véritable, la profonde — doit être redécouverte. «J'espère que cette immense réserve de sens et de sagesse puisse nous éclairer, dans un quotidien qui devient de plus en plus délirant», souhaite-t-il. Il serait impératif de s'initier à la lecture de l'oeuvre magistral des poètes et mystiques persans tels que Jalal Ud Din Rumi et Hafez, malheureusement méconnus en Occident.

La Zawiya sur scène au Gesù

Ce ne sera ni un spectacle, ni une conférence. Plutôt une mise en scène portée par le son du verbe. On raconte que les premiers croyants de la Zawiya, après la mort du prophète, portaient de très modestes vêtements de laine. On les aurait alors baptisés les «soufis», «sufi» signifiant laineux en arabe. Il y aura sur scène deux souffleurs de mots: Karim ben Driss et le musicien Mohamed ElBatali. Deux Québécois «purs soufis», qui invitent les intéressés le 3 novembre prochain à une expérience toute particulière de poésie et de spiritualité soufies.

***

Collaboratrice du Devoir

***

- La Zawihya, espace soufi, au Gesù, le samedi 3 novembre 2007 à 20h. Entrée libre.
2 commentaires
  • andré michaud - Inscrit 17 octobre 2007 10 h 02

    Très intéressant

    Dans mes études sur les divers courants religieux, le soufisme fut une très belle découverte.Les textes soufis sont très souvent des petites histoires, un peu comme les paraboles de Jésus, pour nous aider à méditer sur certaines choses.On nous renvoit à nous-même, au lieu de nous dire quoi faire. Ça change des lois et préceptes qu'il faut imposer par la république islamique...et qui nhe respectent jamais l'individualité.
    Rien à voir avec les Jaziri et autres intégristes ultra chiants...

  • Denise Tremblay - Inscrite 17 octobre 2007 13 h 54

    Soufisme l'ivre sacré

    Je voudrais avoir pignon sur rue à Montréal pour être présente à cette soirée ! Je auis de tout coeur avec vous dans le désir d'unir ce qui est beau, vrai, unique au fond de l'Être, Présent à tous les humains de cette terre et Porteur de joie, de danse, de chant et d'unification plutôt que de paroles inutiles et de dissension.
    Merci de ce texte sur l'ouverture au sacré, seule voie possible vers le véritable réveil des coeurs et des communautés.
    Si jamais vous venez à Québec, avisez-moi ! je serais comblée!
    Denise Tremblay
    Donnacona