Musique classique - Crise identitaire chez Deutsche Grammophon

Une véritable avalanche de nouveautés consacrées à Beethoven sur étiquette Deutsche Grammophon nous amène à nous interroger sur le credo artistique actuel du leader du marché classique.

À tort ou à raison, Deutsche Grammophon (DG) a, depuis les années 1960, été perçue comme la grande étiquette classique, celle qui menait le marché, rassemblait les artistes les plus
fameux et donnait le la en matière d’interprétation.

Il faut reconnaître que ce statut était intimement lié à une suprématie culturelle attribuée aux grands chefs de la sphère germanique (Herbert von Karajan, Karl Böhm, Eugen Jochum) dans l’interprétation de leur répertoire, celui-là même qui cimente l’histoire de la musique classique et romantique. La condescendance européenne envers les orchestres américains et ce qui se faisait outre-Atlantique — alors même que le niveau purement technique (je ne parle pas de couleurs ou de personnalité sonore) des orchestres de New York, Chicago, Boston ou Cleveland dépassait aisément celui des prestigieuses phalanges de Vienne ou Berlin — amenait à regarder le monde musical à travers une lunette déformante, qui n’avait d’yeux que pour l’Allemagne, l’Autriche et l’Angleterre.

Beethoven, maître étalon
Ludwig van Beethoven a été le compositeur à travers lequel DG assoyait sa suprématie. Évidemment, après la mort de Furtwängler — auquel aucune étiquette de disque n’avait eu l’idée de confier l’enregistrement en studio d’une intégrale des symphonies! —, c’est Herbert von Karajan qui fut le symbole de cette quintessence beethovénienne. Ceci n’empêcha pas le label d’enregistrer des intégrales des célèbres symphonies par Eugen Jochum, Karl Böhm et Rafael Kubelik, ainsi que confier des disques isolés à Lorin Maazel, Igor Markevitch et Ferenc Fricsay.

Leonard Bernstein, recruté en fin de carrière par DG qui désirait, à juste titre, documenter l’histoire d’amour musicale du chef américain avec le Philharmonique de Vienne, réalisa la dernière intégrale DG de l’ère du microsillon. En compact, Karajan, pour une dernière fois à Berlin, et Abbado à Vienne, se virent attribuer le rôle de défenseurs du bastion beethovénien de DG, avant que, sous étiquette Archiv, l’éditeur ajoute, à travers l’intégrale de John Eliot Gardiner, une pierre à l’édifice des «relectures baroques» très à la mode dans les années 1990.

Un flot erratique
Sur étiquette DG nous sont arrivés depuis trois semaines une intégrale des symphonies par Mikhaïl Pletnev et l’Orchestre national de Russie, une 9e Symphonie par Franz Welser-Möst à Cleveland, un Concerto pour violon par Vadim Repin et Riccardo Muti et surtout, une ribambelle de concertos pour piano. Depuis trois mois, trois pianistes différents sont amenés à succéder à Wilhelm Kempf et Maurizio Pollini: Lang Lang, accompagné par Christoph Eschenbach (Concertos n° 1 et 4), Mikhaïl Pletnev, cette fois pianiste, dirigé par l’inconnu Christian Gansh (Concertos n° 1 et 3, Concertos n° 2 et 4) et Hélène Grimaud dans le Concerto l’Empereur.

Esthétiquement, cet aréopage tire à hue et à dia et semble illustrer la nouvelle nécessité des labels internationaux de couvrir diverses zones géographiques avec des artistes à forte notoriété dans certains pays, plus personne ne semblant faire autorité. Seul le Concerto pour violon de Vadim Repin et Riccardo Muti à Vienne, complété par une Sonate à Kreutzer avec Repin et Argerich possède cette aura de «disque référence».

Les interprétations du Concerto pour violon par Repin-Muti et du Concerto l’Empereur par Hélène Grimaud et Vladimir Jurowski sont opposées. Repin et Muti nous livrent un concerto presque chambriste (pourquoi prendre le Philharmonique de Vienne à ce compte-là?), très apollinien et raffiné. C’est intéressant, plutôt qu’essentiel. Grimaud et Jurowski se lancent dans un Beethoven puissant et ravageur, qui privilégie l’avancée. C’est de loin le disque le plus éminent du lot, le meilleur de la pianiste française depuis son 1er Concerto de Brahms chez Erato en 1998.

De Lang Lang et Eschenbach on craignait une musique sirupeuse, mais, là aussi, c’est de loin le meilleur disque de Lang Lang à date. On a l’impression que le chef allemand a donné une leçon de bon goût au pianiste chinois, la qualité première de cette interprétation étant le toucher Lang Lang, léger et très fluide. Le 1er Concerto est un petit miracle.

De la 9e Symphonie par Franz Welser-Möst, premier disque de la Canadienne Measha Brueggergosman sur étiquette DG, il n’y a rien à dire: c’est ennuyeux et mal enregistré. Ce disque confirme qu’en ce moment, aux États-Unis, c’est à Cincinnati, Los Angeles et Minneapolis que les choses se passent, plus qu’à Cleveland, Philadelphie, Chicago ou New York.

Le gros point noir, qui vient entériner l’impression de cacophonie et d’erratisme artistique chez Deutsche Grammophon, s’appelle Mikhail Pletnev. Le (bon) pianiste et (mauvais) chef semble avoir inventé un nouveau métier: celui de clown musical. «Bozo» Pletnev utilise les notes de Beethoven pour en faire n’importe quoi en termes de rythmes et de phrasés. Son intégrale symphonique est, avec celle de David Porcelijn et l’Orchestre symphonique de Tasmanie, la pire jamais éditée, alors que ses concertos tiennent du cirque musical. Qui donc a accepté de dévoyer 60 ans d’histoire d’une marque prestigieuse entre toutes pour éditer cette musique de caniveau? Un examen de conscience est pour le moins nécessaire!

Collaborateur du Devoir
Disque recommandé
Beethoven: Concerto pour piano n° 5. Sonate pour piano n° 28. Hélène Grimaud (piano), Staatskapelle Dresden, Vladimir Jurowski. DG 4777 6595

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