Entrevue avec Patrick Norman - Le porte-bonheur

Photo: Jacques Grenier

«Veux-tu la voir?» Et comment que je veux! Et Patrick Norman de dévaler les 36 marches des deux étages et de courir jusqu'à son auto. À 61 ans, le gaillard n'a jamais été aussi svelte et dispos: le régime végétarien lui va bien. Je n'ai eu qu'à mentionner sa guitare et son regard s'est allumé. Sa guitare! Une de ses nombreuses guitares, en vérité, mais la seule qui porte son nom. Une Boucher acoustique modèle Patrick Norman. Tel James Burton et sa Telecaster James Burton, Clapton et sa Strat, Chet Atkins et sa fameuse Gretsch Country Gentlemen. Fierté ultime d'un amoureux des guitares.

Le voilà remonté, même pas essoufflé. Le voilà qui ouvre l'étui, me tend la guitare. Je gratte un ré, le plus beau ré de ma vie. «C'est en rosier québécois, en épinette rouge des Adirondacks, yes siree!» Vingt exemplaires circulent déjà: vingt guitares Patrick Norman, à 2700 $ pièce. «C'est la qualité suprême. C'est comme une Martin. Martin commande son bois chez Boucher.» Je lui rend son bien. Il se met à jouer Secret Agent Man, parce qu'il sait que j'aime Johnny Rivers, et lui aussi. La version est signée Patrick Norman, comme la guitare: picking à la fois délicat et magistral, chant doux et divin. «C'est cool, hein, comme ça?» Oui. Il enchaîne avec une des deux pièces instrumentales de son nouvel album, Mr. Brazil. Arpèges complexes mais harmonieux. Suit Quand l'amour te tend la main, du nouvel album également, celle-là basée sur un autre beau picking, manière Early Morning Rain de Gordon Lightfoot.

C'est toujours comme ça avec Patrick Norman: dès qu'il peut, il joue. La dernière fois, il avait joué avec ma vieille Norman. C'est un jammeux-né. Jouer, c'est beaucoup pour ça qu'il anime Pour l'amour du country, depuis plusieurs saisons déjà à Artv. «Après le show, avec les musiciens, avec les invités, on jamme tout le temps. Du bluegrass, toutes sortes d'affaires. C'est mon plus grand plaisir, jouer avec d'autres.»

Pourtant, Comment le dire... , son nouveau disque, a été fait presque seul, à la différence de ses derniers efforts en studio, l'éponyme de 2000 et Simplement Patrick Norman, où les amis chanteurs et musiciens se bousculaient au portillon. Cette fois-ci, en plus d'être son propre producteur, il a tout réalisé, tout arrangé, tout chanté, joué toutes les guitares et même tenu la basse. «C'est mon album égocentrique!» Il rigole. «Moi, je joue tout le temps. Je me fais des démos, où je joue tout moi-même. Et dans mes démos, je trouve qu'il y a des moments de magie. Et puis j'arrive en studio, et j'essaie toujours de retrouver cette foutue magie du premier jet. Alors cette fois-ci, j'ai essayé de me faire des démos en studio. Et quand ç'a été fini, j'ai appelé des musiciens, Paul Brochu pour la batterie, André Proulx pour le violon, etc. Et puis Pierre Bertrand m'a aidé pour que tout soit beau. Je pense que ça donne un album qui me ressemble encore plus que les autres.»

Vrai. Il y a tout Patrick Norman là-dessus. Les ballades tendres (inestimables Je vois un ange, Tu peux frapper à ma porte), le rock'n'country (pimpante Alors la vie), le country-pop (adorable Quand l'amour tend la main), ainsi que des chansons poignantes qui révèlent Patrick Norman l'hypersensible, l'homme qui prête flanc. La plus chavirante, qui s'intitule Moins j'ai le temps de pleurer, est l'adaptation par Norman et Pierre Bertrand d'une chanson de la folksinger Iris DeMent: il y est question de la difficulté de ressentir les émotions fortes, autant la mort de proches que la souffrance d'autrui, telle que multipliée à l'infini et diluée d'autant par les bulletins de nouvelles. «Moi, tout ça m'affecte. La violence faite aux gens. Le sort réservé aux animaux. T'ouvres la télé et t'as le choix entre une demi-douzaine de tragédies. Je ferme la télé, j'essaie de refermer mon coeur, mais ça ne fonctionne pas. I'm kidding myself. Alors j'essaie de faire une petite différence. Il me semble qu'il doit y avoir une raison pour qu'un ti-cul comme moi soit rendu où il est... »

Les yeux dans l'eau, il demande où se trouve ma salle de bains. Pudique Patrick. Au retour, on reparle guitares. Notamment du chouette solo acoustique par-dessus la rythmique électrique dans Alors la vie. La guitare, c'est notre terrain de jeu, son terrain de joie. C'est aussi son refuge et en même temps son moyen de communication privilégié, à travers lequel les émotions passent. «La guitare me protège et me met en contact avec les gens. La guitare, c'est mon porte-bonheur.»

Collaborateur du Devoir

- Comment le dire... Patrick Norman (Gestions Patrick Norman)