Disque - Jérôme Minière, de la tête au coeur

Maintenant au Québec depuis onze ans, Jérôme Minière, natif d’Orléans en France, s’est risqué, dès la première pièce de son nouvel album, Coeurs, à aborder la notion de pays.
Photo: Jacques Grenier Maintenant au Québec depuis onze ans, Jérôme Minière, natif d’Orléans en France, s’est risqué, dès la première pièce de son nouvel album, Coeurs, à aborder la notion de pays.

Après avoir brodé il y a trois ans un album concept autour de la thématique de l'économie de marché sous le personnage d'Herri Kopter, Jérôme Minière laisse maintenant de côté son alias pour se montrer sous un jour nouveau. Fini les costumes et les masques, place à un Minière presque sans filtre.

Dans la magnifique cour arrière des bureaux de La Tribu, la maison de disque de Jérôme Minière, le petit homme nerveux gesticule, grimace, tourne la tête à gauche, à droite. Le photographe a toutes les misères du monde à le fixer sur la pellicule (numérique, s'entend). Ça, depuis notre dernière rencontre, ça n'a pas changé. C'est plutôt son discours, sa démarche qui est nouvelle. S'il nous avait ouvert une brèche de son existence avec son Petit cosmonaute, paru en 2002, il ouvre maintenant grandes les portes avec Coeurs, son septième disque à paraître mardi le 18 septembre.

Jérôme Minière a donc offert des vacances à son alter ego Herri Kopter. Le personnage dirigeait la fausse compagnie du même nom et était au centre de son dernier album qui offrait un regard critique sur notre monde capitaliste. «Coeurs, c'est un peu l'antithèse du précédent album, j'ai pris le projet complètement à l'envers, raconte le trentenaire. J'enlevais tout ce décor, c'est plus parti du vide, sans idées préconçues. Tout est arrivé par aventure, j'ai laissé les choses se passer simplement. C'était un peu moins dans la tête, un plus dans le coeur!»

Les racines de ce disque ont commencé à pousser il y a environ deux ans, alors que Minière voit sa vie secouée par une naissance, celle de son deuxième enfant, mais aussi par deux décès, ceux de sa grand-mère et d'un oncle qu'il affectionnait particulièrement. «Il y a eu un trop-plein qui m'a un peu mis le compteur à zéro. Coeurs est donc plus existentiel, c'est pour ça que c'est peut-être plus la suite de Petit cosmonaute.»

Côté musique et côté texte, il est vrai que Coeurs se rapproche beaucoup de Petit cosmonaute. En plus d'un retour aux instruments acoustiques, on retrouve des textes personnels, où il est question d'amour, de bonheur, de peines, bref, d'humanité. Maintenant au Québec depuis onze ans, le natif d'Orléans en France s'est même risqué, dès la première pièce de l'album, à aborder la notion de pays, sujet chaud s'il en est un dans notre coin du monde. «Mon pays n'a pas de nom / Il est le vôtre aussi / [...] Nous sommes tous jetés là sans trop savoir pourquoi / Il faut bien quelque chose qui nous retienne» [Brindilles].

«Cette chanson-là est partie de quelque chose de très personnel. Comme j'étais entre deux pays, mon pays est devenu un truc que je porte en moi, qui est plus petit, explique Minière en illustrant avec ses mains. Mais je suis conscient que, quelque part, ça peut parler du Québec, et ça ne me dérange pas que ça soit un peu ambigu. Juste le fait d'avoir utilisé les mots "mon pays", ça a fait réagir mes musiciens à la première répétition! Au Québec, quand tu dis "mon pays", on entend tout de suite Gilles Vigneault, alors...» Jérôme Minière nouveau champion de la fête nationale? Faudrait tout même pas exagérer. Et s'il se sentait simplement chez lui?

Ouvrir les portes

Jérôme Minière a longtemps été un créateur solitaire. Si depuis quelques années il a écrit pour d'autres et collaboré à quelques projets, dont le dernier disque de Michel Faubert, Minière n'avait jamais vraiment laissé de place aux autres, ou alors si peu. Pour Coeurs, le père de famille n'a toutefois pas eu peur d'ouvrir les portes du studio et même d'aller mettre le pied dans celui des autres, faisant appel pour la section des cordes à l'aide de Mélanie Auclair (Magnolia), et Guido Del Fabbro (Pierre Lapointe) et à leurs ingénieurs du son respectifs. Minière a aussi fait appel à une section de cuivres et à René Lussier, qui joue des guitares sur l'album. «C'est la première fois où je me sentais prêt à ouvrir ma fenêtre aux autres. Je pense qu'avant, je n'avais pas assez confiance en moi, et donc pas assez confiance dans les autres! Et en ouvrant les portes, ça a amené de l'air frais.»

Cette confiance renforcée se révèle donc dans plusieurs aspects de cet album. Dans la musique, donc, dans les textes, certes, mais également sur la couverture. On y voit 19 petites photos de Jérôme Minière qui bricole lettre par lettre son nom et le nom de son album dans du carton. Ici et là, on entrevoit son petit Marius. C'est la première fois depuis son album double La nuit éclaire le jour qui suit, paru en 1998, qu'on le voit sur le dessus d'un de ses disques. «J'avais envie d'être sur l'album, et j'aime le résultat parce que c'est pas un seul cliché de moi. Je suis assez fuyant, on ne me voit pas dans mes vidéos, je suis toujours un peu caché, alors ça me correspond mieux.» Confiant, donc, mais tout de même pas exubérant!

Pour la suite des choses, Minière ne sait pas trop ce qui se passera. Concerts, tournées? Il laissera son nouveau-né voguer au gré du vent, de la même manière qu'il est né. «Le projet suit toujours le même chemin, tout se fait simplement. Tout se construit pas à pas, je prends ce qui vient.» Ne chantait-il pas «l'existence est simple»?

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La Tribu / Sélect