Musique classique - La Callas, trente ans après

Maria Callas
Photo: Maria Callas

La reine de l'opéra est partie un mois jour pour jour après le King. La plus grande légende de l'art lyrique, Maria Callas, et la plus grande légende du rock, Elvis Presley, partagent d'autres points communs, dont une aura unique — inébranlable même au cours leur lente déchéance physique et vocale — et une notoriété post-mortem qui leur a fait vendre des disques comme jamais.

La nouvelle est tombée en fin de matinée du 16 septembre 1977: Callas est morte dans son appartement parisien de l'avenue George-Mandel, dans le seizième arrondissement. Maria Kalogeropoúlou, dite Callas, célébrée par Céline Dion (toutes deux partagent un goût certain pour les chaussures!) dans son album D'Elles, ne chantait plus depuis quelques années, ou alors fort mal.

Mais elle était un mythe. Un mythe forgé tant par un tempérament scénique sans équivalent que par une voix touchante et une vie romanesque s'étalant dans les magazines à sensation.

Italie, terre d'accueil

Il ne faut pas se leurrer: c'est sa relation privée tumultueuse avec Aristote Onassis qui a fait de Callas un personnage largement connu au-delà du cercle des mélomanes.

Les amateurs de potins mondains n'ont cure du fait que Callas fut, en 1955, le catalyseur de ce que les amateurs d'opéra appelèrent «La Traviata du siècle». Cela se passait à la Scala de Milan, où la diva était entourée de Giuseppe di Stefano et Ettore Bastianini. Dans la fosse, Carlo Maria Giulini dirigeait une représentation mise en scène par Luchino Visconti! Après avoir été disponible sur de nombreuses étiquettes «pirates», EMI, l'éditeur officiel de Callas, a décidé d'inclure dans son catalogue le document sonore capté sur le vif, une bande sonore assez précaire, pâle reflet, assurément, de la réalité.

Pour cette Traviata, Maria Callas avait maigri. Jeune adulte, la chanteuse pesait près de cent kilos. Il lui en restait 75 en 1953. En cette glorieuse année 1955, son poids correspond au millésime:

55 kilos! Cette Callas élancée au port altier est celle que nous avons tous en mémoire, celle qui attirait dans son sillage les couturiers et les amants potentiels.

Or, dix ans plus tôt, lorsque Callas était revenue à New York, sa ville natale, après avoir passé huit ans en Europe et fait ses premières scènes en Grèce, personne n'avait voulu engager cette chanteuse replète et myope en Amérique. Car c'est l'Italie qui a repéré le potentiel de la chanteuse née en 1923. C'est l'Italie où elle fera carrière. Elle y épousera Battista Meneghini, son aîné de presque

30 ans. Il est à la fois amant, protecteur, Pygmalion et financier. Les triomphes arrivent à la fin des années 1940. C'est à Venise en 1947, puis à Florence en 1948, que «la Callas» commence à attirer les amateurs d'opéra sur son nom. Et à Florence, elle a trouvé un rôle, son rôle: Norma, dans l'opéra de Bellini. L'air de Norma, «Casta Diva», a été assimilé à l'interprétation de la Callas.

L'année 1955 est l'année miraculeuse, car, outre Violetta dans Traviata, elle chante également Lucia di Lammermoor avec Karajan à Berlin, La Somnambule de Bellini avec Bernstein à La Scala, tout en reprenant Médée de Cherubini, en enregistrant Aïda et en abordant pour la première fois la Leonora du Trouvère de Verdi!

La femme brisée

Maria Callas est amoureuse de son metteur en scène fétiche, avec lequel elle travaille depuis cinq ans. Mais Visconti est homosexuel. Elle rencontrera «l'autre» en 1957. Aristote Onassis, son destin. C'est en 1959 que l'histoire d'amour se noue: à Londres en juin, puis sur le bateau d'Onassis en juillet. À la mi-août, Onassis envoie sa voiture chercher Callas chez elle. Battista Meneghini n'a plus que ses yeux pour pleurer. La séparation est entérinée début septembre, le divorce prononcé en novembre.

La Callas flotte sur un nuage: la vie dorée, Onassis qui divorce à son tour, la notoriété planétaire. C'est gagné! Eh bien, pas du tout. À force de vivre, Callas oublie comment chanter. En 1960, elle monte sept fois sur scène. En 1961, cinq fois. L'année suivante, deux fois, la suivante plus du tout. Onassis l'installe comme une potiche dans le 16e arrondissement à Paris. Elle l'attend, fidèle, pendant qu'il parcourt le monde. Pour tromper le temps, elle enregistre dans la capitale française. Elle va même graver Carmen, sous la direction de Georges Prêtre.

Onassis est un séducteur. Il veut conquérir avant tout. Et le coup qu'il avait fait à son épouse Tina en courtisant Maria Callas, il le fait à Callas en mettant le grappin sur Jackie Kennedy. La Callas va noyer son chagrin en chantant Tosca en 1964 à Londres et Paris, un rôle qu'elle réenregistre. Mais le 5 juillet 1965, une dernière représentation de Norma à Londres, après de nombreuses annulation, le rideau est tiré, Callas dit adieu à l'opéra.

Onassis consent à se remarier en 1968... mais avec Jackie Kennedy. Maria sera toujours là quand ce mariage battra de l'aile. Elle tentera de revenir sur les planches et donnera des concerts, dont celui du 13 mai 1974 à Montréal (édité par XXI Productions). Les mots manquent pour décrire le pathétique état de délabrement vocal de la chanteuse lors de cette tournée partagée avec le ténor Giuseppe di Stefano. De toutes façons, les spectateurs des concerts ultimes n'écoutent plus une chanteuse, ils encensent un mythe.

Callas, la femme, s'éteindra sans voix en 1977, deux ans après Onassis et un an après Visconti.

Le mystère Callas

Maria Callas est une tragédienne qui chante. On lui a opposé la Tebaldi, une chanteuse qui faisait de son mieux pour incarner des personnages. Le mythe Callas a été attisé par tous ceux qui l'ont vue incendier les planches en Norma, Violetta (La Traviata), Tosca, Lucia di Lammermoor, Amina (de la Somnambule de Bellini) ou Médée. Des incarnations comme personne n'en osait. Personne, ni avant ni après. Vous vouliez connaître les six grands rôles de Callas? Les voilà!

Mais de la scène au disque, il y a une marge importante pour ceux qui n'écoutent pas avec les «oreilles du coeur». Callas a été définie par le critique André Tubeuf comme une chanteuse qui «fait oublier ses défauts à cause de ses qualités». Chacun développera, au fond, son propre baromètre pour juger quand et dans quel répertoire les qualités ne suffisent plus à faire oublier les défauts dans la conduite de la voix et l'intonation.

L'incarnation? Aucun problème, jamais, ou presque. Mais c'est en vertu de l'inégalité vocale que l'achat de l'intégrale des enregistrements de studio, regroupée par EMI depuis cette semaine dans

un coffret de 70 CD (vendu autour de 100 euros¤ en Europe, mais à un prix conseillé de 242,99 $ ici...), ne s'impose pas forcément. Quelques disques bien choisis (voir notre sélection) chez EMI, l'éditeur officiel, ou Naxos, le meilleur des éditeurs de documents libres de droits, font très bien l'affaire.

En DVD, les documentaires sont meilleurs les uns que les autres: La Divina de Tony Palmer, Living and dying for art and love, La Callas... toujours. Un nouveau DVD, édité par EMI, The Eternal Callas, fera une synthèse d'extraits de concerts, de conversations et d'éléments documentaires.

Mais nulle vidéo ne contient une analyse aussi pertinente que celle, encore une fois, d'André Tubeuf: «À une époque, l'exemple de Callas a failli faire dire: "À bas Tebaldi et tout ce qui lui ressemble!" Alors qu'aujourd'hui, nous nous mettrions à genoux pour avoir quelque chose qui ressemble à une Tebaldi. Maria Callas ou Glenn Gould sont des artistes à cause de qui une rupture esthétique s'est établie dans un répertoire qu'on croyait définitivement circonscrit dans un ordre donné. Avec Gould, Bach n'est plus Bach, et avec Callas, l'opéra n'est plus l'opéra.»

Collaborateur du Devoir
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Callas : sept incontournables

- Bellini: Norma. Direction: Tullio Serafin. Version de studio 1954 (ou 1960 avec le même chef, ultime tentative de faire d'une voix blessée un atout expressif)

- Bellini: La somnambule.

Direction: Leonard Bernstein, live Scala 1955

- Bellini Les Puritains. Direction: Tullio Serafin, version de studio 1953

- Cherubini : Médée. Direction: Leonard Bernstein, live Scala 1953

- Donizetti: Lucia di Lammermoor. Direction: Herbert von Karajan, 1955

- Puccini: Tosca. Direction: Victor de Sabata, 1953

- Verdi: La Traviata. Direction: Gabriele Santini, 1953

DVD

- La Callas... toujours (EMI)

- María Callas à Covent Garden, 1962-1964 (EMI)

- María Callas, Life and Art (EMI)

- María Callas, Living and diying for art and love (TDK)

- María Callas, La Divina

(Arthaus)

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Louise Picotte - Inscrite 20 septembre 2007 11 h 01

    Excellent Article

    C'est toujours avec grand plaisir que je lis vos articles, si bien documenté.

    Merci de tout le plaisir que vous nous apportez