Jazz - Les chemins de traverse de David Murray

David Murray est saxophoniste, clarinettiste, un brin ethnologue, un brin historien, contestataire sans être croisé, et surtout homme sans concession. Il est sans plan de carrière ni ambition autre que celle de créer constamment. Il est un explorateur, un défricheur. Le contraire d'un opportuniste.

Son dernier album confirme tout cela. Paru il y a quelques semaines sur étiquette Justin Time, Sacred Sound, c'est le titre, arrive à point nommé pour rappeler combien Murray n'est pas un musicien à part mais bien un musicien plus qu'à part. Peut-être serait-il plus juste de souligner qu'il est hors normes.

Oscillant entre le saxophone et la clarinette basse, ce natif d'Oakland habitant Paris depuis plusieurs années s'affirme encore une fois comme un... indispensable. Ou, mieux, un incontournable. Car il compose aussi bien qu'il joue. Plus exactement, ses compositions sont empreintes de cette fièvre qui avait fait la notoriété de Mingus. À bien des égards, Sacred Ground s'avère un écho de Change One et Change Two, que Charles la colère avait enregistrés dans les années 70.

Pour mettre en relief les qualités de cette nouvelle production, peut-être serait-il plus pertinent de parler des autres parce que, s'il fallait se contenter de dire que Sacred Ground est bon, cela reviendrait à passer à côté de la track. C'est un peu compliqué, mais bon, on va essayer d'y arriver.

Voilà, dans l'histoire du jazz, il y a plusieurs fils qui se déroulent en fonction des affinités qui lient tel musicien à tel autre. Celui dont Murray est aujourd'hui le représentant commence avec Jelly Roll Morton. Ensuite? Dans l'ordre chronologique: Duke Ellington, Robert Johnson, Mahalia Jackson, T-Bone Walker, Ben Webster, Dizzy Gillespie, Charles Mingus, Randy Weston, John Coltrane, Ornette Coleman et Cecil Taylor.

Avec eux, Murray a ceci de commun: créer, innover en empruntant les chemins de traverse. Chercher, fouiner, être curieux d'autres horizons sonores que ceux propres au jazz. Et ensuite travailler au mélange harmonieux des uns et des autres. Quitte à combattre ceux qui s'opposent à ce souci d'alchimiste. Bref, Murray est de ce groupe.

Attention! En affirmant cela, on ne veut pas dire que ce groupe est supérieur à celui formé des artisans du «bibeaupe» ou des militants du «kool-djazze». On ne cherche pas à quantifier l'un par rapport à l'autre mais seulement à distinguer l'un de l'autre. Toujours est-il que les singularités que Murray a imprimées sur Sacred Ground font écho à celles que Randy Weston avait imprimées sur Spirit Of Our Ancestors, Dizzy Gillespie sur Sweet Low, Sweet Cadillac, Duke Ellington sur New Orleans Suite, et John Coltrane sur Live At The Village Vanguard, celui avec Eric Dolphy, sans oublier Mahalia Jackson sur Amazing Grace.

Enfin, saluons le remarquable travail accompli par Andrew Cyrille à la batterie, Ray Drummond à la contrebasse, Lafayette Gilchrist au piano et — surprise très agréable — la chanteuse Cassandra Wilson sur deux morceaux. Point.

En coulisse

n Bonne nouvelle, Fusion III distribue désormais de ce côté-ci de l'Atlantique le catalogue de l'étiquette allemande Blue Label via SPV. Et alors? Cette compagnie se distingue, entre autres choses, par la remise en marché de vieux enregistrements de blues, de rythm and blues, de swing et de rock. Les albums que Blue Label/SPV propose devraient combler les amateurs de l'histoire des genres.

n Ce soir au Upstairs, on pourra entendre le quartet du saxophoniste alto Jean-Pierre Zanella. Au cours des jours et des semaines qui vont suivre, ce grand club propose le quartet du pianiste Pierre François avec notamment Rémi Bolduc au ténor. Puis il y aura les jam sessions animés par le pianiste John Roney, qui d'ailleurs reviendra souvent à l'affiche du programme du présent mois.

n Le présent numéro de la revue Down Beat est particulièrement riche. Des portraits de McCoy Tyner, des saxophonistes Sonny Fortune et Joshua Redman, ainsi qu'un long entretien avec l'immense Phil Woods alternent avec les critiques et le Blind Fold Test. On le répète: ce numéro est très riche.

n Certains artistes sous contrat avec Blue Note/EMI seront distribués dorénavant par Fusion III. Dernier exemple en date, celui de la chanteuse britannique Stacey Kent. Intitulée Breakfast New Morning Tram, cette production devrait séduire tous les amoureux des standards ainsi que des chansons de Serge Gainsbourg et Pierre Barouh.

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