Du théâtre jeune public à l'opéra nouveau

Photo: Jacques Nadeau

Dans le cadre du festival Coups de théâtre et en collaboration avec le Musée d'art contemporain de Montréal, la compagnie de créations lyriques Chants libres présente sa nouvelle production, Pacamambo, un opéra destiné aux enfants de huit à douze ans.

Pacamambo. Le public qui suit les productions de théâtre pour enfants connaît assez bien. La pièce, écrite par Wajdi Mouawad et présentée au printemps 2001, avait séduit non seulement l'auditoire mais aussi mon collègue Michel Bélair. Pauline Vaillancourt, la directrice de Chants libres, cette compagnie d'opéra contemporain qui se voue à la nouvelle création et à l'exploration de nouvelles avenues, est un jour tombée sur le texte de la pièce. Coup de coeur, coup de foudre.

Voulant s'assurer que son intuition était bonne, elle a discrètement glissé le livre dans les mains de sa petite-fille. Quoi de plus logique: l'argument tient son fil dans le fait qu'une petite-fille se cloître à la mort de sa mère-grand. Même élan d'enthousiasme, partagé, qui se verra confirmé quand elles iront voir une production de la pièce de Mouawad. Voilà pour le début de l'histoire.

C'est que Pauline Vaillancourt, musicienne qu'elle est, sent que le texte et le scénario pourraient se transposer à l'opéra. Elle en parle à son ami Zack Settel qui, lui aussi, tombe sous le charme. Le résultat ne se fait pas attendre, la composition commence.

Naturellement, il y a les préambules techniques d'usage. Si un Debussy a pu mettre (presque) tout le texte de Pelléas et Mélisande de Maeterlinck en musique, donc ne pas faire de livret, il fallait ici resserrer les choses pour que le spectacle ne fasse pas plus de 50 minutes, le temps d'attention que le public visé — les jeunes de huit à douze ans — peut porter non seulement à une manifestation artistique mais davantage à un univers sonore et temporel qu'il doit apprivoiser dans sa nouveauté.

Des moments «musicaux» du texte originel sont gardés, mais on récrit, en une belle collaboration, certains passages de la pièce pour la rendre plus efficace sur la scène lyrique. Le moyen choisi est simple. «Il ne faut pas confondre cette limitation volontaire de moyens avec minimalisme de moyens, dit Pauline Vaillancourt. Trop souvent, quand on fait de la musique pour enfants, on se fait simpliste. Ici, nous avons voulu utiliser au maximum une certaine technologie — celle des sons électroniques de Zack [Settel], du traitement électronique de la voix en temps direct — et la présence de deux instrumentistes [un flûtiste et un percussionniste] pour susciter l'imaginaire de l'enfant de manière aussi intelligente qu'artistique.» Sans parler des chanteurs, bien sûr.

Opéra et drame

Le sujet est cependant délicat — l'apparition de la mort dans la vie qui commence — mais parle aux enfants d'une réalité à laquelle ils sont souvent et forcément confrontés. À la mort de sa propre grand-mère, Julie s'enferme dans un placard avec le cadavre de son aïeule et son chien (dans la pièce, il s'appelle Le Gros; dans l'opéra, il reste Le Chien). Tout commence dans le cabinet d'un psychologue une fois qu'on a retrouvé la protagoniste après trois semaines d'un tel isolement volontaire.

Le fantôme de la décédée tente de parler à l'enfant, le chien s'en fait l'intermédiaire et tout s'entremêle pour créer un climat qui, s'il a été efficace au théâtre, porte les ressorts de construction musicale idéaux pour un opéra, suscitant et les jeux de mémoire et les «effets spéciaux» sonores (voix transformées) que l'électroacoustique sait offrir pour créer et illustrer les différents univers.

Faut-il s'attendre à de la grande machinerie? «Nous avons volontairement tenté de réduire la prégnance de la technologie; ce n'est pas comme L'Enfant des glaces [un opéra précédent de Settel, que Chants libres a créé] car nous devons respecter l'univers de l'enfance. La technologie se fait donc plus discrète. Les sons sont ceux de Zack [Settel], l'instrumentation est fine et on joue de cela à fond pour arriver à ce qu'on veut.»

Prévoit-on récidiver à l'avenir avec ce genre de production chez Chants libres quand on sait que la littérature jeunesse et le théâtre jeunesse marchent beaucoup, de même que les spectacles jeunesse de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ)? «Cette aventure, qui était nécessaire pour moi à cette époque de ma réflexion de femme et d'artiste, est vraiment ponctuelle», affirme Pauline Vaillancourt. Bien sûr, elle souhaite que l'opéra tourne dans les écoles; il y a déjà des projets en ce sens, «mais on attend tous avec impatience de voir le résultat des premières représentations». Cependant, il ne semble pas y avoir de projets de ce type en vue. La création plus pointue, usant de cet étrange mariage entre les nouvelles technologies, l'écriture instrumentale et tout le bataclan de l'audiovisuel à l'heure du numérique, reste l'appel auquel Pauline Vaillancourt veut vouer la plupart de ses énergies.

Malgré l'armada de préparation en cahiers pédagogiques, Pauline Vaillancourt reste fermement convaincue que, comme pour le public adulte, «ce n'est pas avant un spectacle qu'il faut discuter car le spectacle doit parler de lui-même; c'est ensuite que doit s'ouvrir la discussion, que chacun peut voir comment il l'a reçu». Elle parle là-dessus de son expérience à Düsseldorf avec une présentation de L'Enfant des glaces. «On m'a demandé de parler du spectacle avant la représentation. J'ai refusé, arguant qu'après, je serais tout à fait disponible. En fait, c'est contre la tendance actuelle, mais je crois qu'il faut laisser le public découvrir et comprendre une oeuvre, puis discuter de son expérience. Le résultat fut que les gens se sont rendu compte qu'ils avaient compris bien des choses selon leur propre sensibilité, ayant entendu "leur" spectacle plutôt que le mien. C'était formidable comme moment.»

Voilà à peu près l'esprit où cette découvreuse et exploratrice, cette pasionaria de la création, veut emmener les enfants. «Ce sera le vrai verdict pour savoir si nous avons réussi: les réactions aux quatre représentations pour les enfants de lundi et mardi.»

Avant de filer à une répétition, devant un bon thé lapsang-souchong, Pauline Vaillancourt, toujours souriante, fait quelques confessions. Elle se désole presque que sa compagnie Chants libres, désormais reconnue comme un joueur important dans le monde de la création lyrique en Europe, soit ici si peu entendue, voire reconnue. Elle prend un peu comme une sorte de camouflet le fait que la compagnie n'ait même pas reçu de nomination pour Manuscrits trouvés à Saragosse, créé l'an dernier, alors que l'opéra plus institutionnel jouit d'une énorme visibilité. Jamais de hargne cependant, seulement une philosophie tranquille, celle qui renforce la détermination d'aller plus loin.

La parenthèse nous ramène à Pacamambo. «Oui, je suis ravie de faire cela, même si Chants libres vit sur de petits budgets. C'est notre manière à nous de former les jeunes à la création, à la nouveauté, à vouloir aller voir ailleurs.» Qui va arrêter Pauline Vaillancourt? Rien: en effet, ce qui semble impossible la stimule. Heureux enfants, donc, qui pourront voir cette nouvelle production. Les adultes aussi, ce dimanche après-midi, s'ils osent, comme cette vivante incarnation de l'idéal, en prendre le risque.

Pacamambo

Opéra pour enfants (de huit à douze ans), salle Beverly Webster-Rolf du Musée d'art contemporain de Montréal, à 15h. Renseignements: (514) 499-2929 ou au site Internet cl.sat.qc.ca.