Paavo Jarvi, porte-parole d'un Beethoven radical

L’intégrale des symphonies de Beethoven par Paavo Järvi, un rendez-vous incontournable pour les admirateurs du compositeur, ce week-end  au Festival de Lanaudière.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’intégrale des symphonies de Beethoven par Paavo Järvi, un rendez-vous incontournable pour les admirateurs du compositeur, ce week-end au Festival de Lanaudière.

Ce soir s'amorce à l'Amphithéâtre de Lanaudière ce qui pourrait bien devenir l'événement musical classique de l'année: l'intégrale des symphonies de Beethoven par Paavo Jarvi et la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême.

Le chef d'orchestre estonien et l'orchestre allemand avaient déjà interprété ce compositeur au Festival de Lanaudière il y a deux ans, concert qui avait trôné en tête de notre palmarès des grands concerts de l'année 2005.

Les interprétations de Beethoven par Paavo Jarvi, à en juger par l'expérience et par les deux premiers disques de son intégrale avec la Deutsche Kammerphilharmonie parus chez RCA au Japon (le premier volume nous arrive le 31 juillet), sont la bourrasque la plus puissante et novatrice qui ait soufflé sur ce répertoire depuis la disparition du grand chef et théoricien Hermann Scherchen en 1966. Cela n'enlève pas les mérites divers de Nikolaus Harnoncourt, Michael Gielen, Daniel Barenboïm et quelques autres, mais rend évidemment incontournable pour les admirateurs du compositeur le rendez-vous de cette fin de semaine, d'autant que Lanaudière partage avec les seules villes de Strasbourg, New York et Chicago l'expérience particulière d'accueillir ces interprètes pour une intégrale donnée en quelques jours.

En fait, les apparences sont trompeuses: cette vision décapante, mordante et clarifiée n'est pas celle d'un seul homme. Le Beethoven de Paavo Jarvi et de la Philharmonie de chambre allemande de Brême est celui d'une communauté, plus encore d'une famille. «C'est eux qui me choisissent», résume le chef. Père de famille, pendant quelques semaines par an, de cet orchestre qu'il a qualifié d'«unique», Paavo Jarvi préside aussi aux destinées de l'Orchestre symphonique de Cincinnati, de celui de la Radio de Francfort, et oeuvre comme conseiller artistique auprès de l'Orchestre national d'Estonie. Il vient d'être nommé chef de l'Orchestre de Paris, à compter de 2010. La France aura attendu 42 ans pour désigner un vrai successeur à Charles Munch, du moins quelqu'un qui comprenne les racines profondes de la musique française!

Une collectivité

«Être radical, c'est prendre les choses par la racine. Et la racine de l'homme, c'est l'homme lui-même», écrivait Karl Marx. C'est très exactement cette approche que l'on ressent en écoutant les disques Beethoven de Paavo Jarvi et de la Deutsche Kammerphilharmonie, notamment leur révolutionnaire interprétation de la Symphonie héroïque. Or, la construction de cet édifice musical est collective.

Il a fallu une minute pour obtenir un laisser-passer pour une répétition, là où d'autres mettent un an à vous donner une autorisation. «Je suis content que vous ayez vu cela!», nous dit ensuite Paavo Jarvi en sirotant un coca sur une terrasse de la rue Sainte-Catherine. «Je ne comprends pas, ajoute-t-il, pourquoi il n'apparaît pas comme une évidence que cet orchestre est le meilleur orchestre de chambre au monde. Parce qu'il est à Brême et pas dans une grande capitale? Ce n'est pas une raison valable, ça!»

En ce mercredi après-midi, la «famille» répète la Symphonie pastorale à la Place des Arts. L'avant-veille, Paavo Jarvi nous avait dit en entrevue: «La partition est une chose. L'autre élément, majeur, est qu'il faut comprendre et parler la langue. Et de ce point de vue, cet orchestre regarde les textes musicaux d'une manière différente des autres. Les musiciens ont reçu le même enseignement et ont l'habitude de discuter les choses: "quel est le caractère de ce passage?", "où va cette phrase?", "à quoi rime ce forte?". C'est fondamental et très différent d'orchestres nord-américains, d'une tradition très littérale, où quand c'est marqué piano on joue piano mais sans se demander pourquoi.»

Cela paraît incroyable, mais c'est vrai. «Paavo, Paavo!» Au milieu de la répétition, la première corniste tente d'attirer l'attention du chef. «Et si on faisait ressortir ça, parce qu'ils ont le même motif aux cordes?» «Très bonne idée, essayons-le», acquiesce le chef. Un orchestre qui travaille comme un quatuor, la démocratie participative en musique! D'ailleurs, un peu plus tard, dans ce même deuxième mouvement de la Pastorale, les bois imitent des chants d'oiseau. La clarinette, alias le coucou dans ce passage, y va d'une intervention simulant une sorte de rut printanier. «Le coucou, vous êtes très autoritaire; soyez démocrate!», demande le chef.

Après avoir assisté à ce travail, on ne s'étonne plus que Paavo Jarvi n'évoque pas Arturo Toscanini quand on l'interroge sur ses modèles dans Beethoven, mais réponde «Wilhelm Furtwangler!» du tac au tac. Sans doute pour la liberté de l'interprétation, la profondeur de la réflexion et de l'imagination, mais surtout pour la recherche permanente de l'homme Beethoven derrière les notes. Furtwangler et Järvi, deux démarches radicales.

Partitions

La Deutsche Kammerphilharmonie joue Beethoven dans une formation d'une quarantaine de musiciens — les effectifs du temps du compositeur —, sur des instruments dits modernes. Il n'y a pas, dans cette approche, de militantisme baroque, mais on sent une connaissance approfondie de ce qu'on nomme la «pratique historique».

Paavo Jarvi utilise les partitions les plus récentes des symphonies, publiées il y a une dizaine d'années par Barenreiter. Il y attache une importance relative, mais en tire un enseignement: «Ce qui compte — et c'est aussi le cas pour l'édition que le Beethoven-Haus de Bonn est en train de préparer de son côté —, c'est la quête de ce que Beethoven a vraiment indiqué dans son manuscrit. Quand vous voyez que deux phrases identiques à quelques pages d'écart n'ont pas les mêmes accents, il vous faut, dans un premier temps, le remarquer et, ensuite, prendre une décision avisée quant à savoir si l'accent manque la seconde fois parce que Beethoven n'en voulait pas ou parce qu'il a été oublié par les éditeurs. Le métier de chef n'est pas d'être esclave de telle ou telle édition des partitions. Ce sont des outils informatifs pour prendre des décisions et faire des choix éclairés.»

C'est ainsi que Paavo Jarvi ne reprend pas toutes les suggestions imprimées par Barenreiter. Il regarde déjà ailleurs, vers davantage de sources et d'informations. Mais il va au-delà. «Tout en musique est contextuel. Les dynamiques sont contextuelles, les accents aussi. Il faut permettre d'entendre les changements de textures, l'impact initial de ce que Beethoven demande. Ce que vous entendez dans nos concerts, ce ne sont pas des "gimmicks"; tout est dans la partition.»

Cette démarche explique ce Beethoven translucide où l'on découvre encore tant de choses. Un Beethoven vif également, mais souple, car le chef ne voit pas les tempos comme des contraintes strictes et immuables: «Dans chaque langue, dans les battements du coeur aussi, les tempos fluctuent. Là, il faut se détacher de ce que disent les professeurs, qui sont souvent trop académiques dans leur approche et oublient de préciser que tout a besoin d'être intégré dans un environnement humain. En fin de compte, il n'y a rien de neuf à ce que nous faisons: il faut aller au-delà des notes et du style et traduire le contenu humain et émotionnel de la musique.»

Quatre rendez-vous à la rencontre de l'homme Beethoven jalonneront cette fin de semaine au Festival de Lanaudière. A priori, pluie ou pas, ça risque d'être beau et chaud!

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Collaborateur du Devoir
4 commentaires
  • Müller Franz - Inscrit 27 juillet 2007 06 h 42

    petit rectificatif

    Le conducteur s'appelle Paavo Järvi - avec tréma.

  • Antonio Lechasseur - Abonné 27 juillet 2007 07 h 17

    Un critique qui a du coeur et de l'humanité

    Je lis ce texte de Christophe Huss avec un immense plaisir. C'est presque comme écouter Beethoven lui-même. Comme la musique touche au coeur et aux sentiments avant de rejoindre l'intellect, j'ai ressenti la même chose en lisant cet article. Il m'a donné une immense envie de faire connaissance avec ces interprétations de Paavo Jarvi et de son orchestre surtout pour cette humanité qui semble vouloir s'en dégager et qui devrait rendre encore plus intelligible (d'aucuns diraient accessible) l'intention du compositeur. J'ai quelque peu délaissé la musique symphonique dans les dernières années; peut-être que Jarvi & Co. pourra m'y ramener. Christophe Huss m'a sans doute rapproché de ce beau sentier musical ce matin et je l'en remercie.

    A. Lechasseur (Gatineau)

  • Pierre Castonguay - Inscrit 27 juillet 2007 12 h 26

    Quelle est la raison de ce forte...

    Si Christophe Huss peut écrire un papier si élogieux sur Paavo Jarvi, le rapprochant
    de Furtwangler et de Scherchen, c'est qu'il voit en Jarvi, ce que nous n'avons pas encore vu ni à la Tallinn School of Music, ni au Cincinnati Symphony Orchestra, ni mëme ç travers les conseils au Frankfurt Radio Symphony Orchestra.
    À défaut de voir que tout ce qu'il touche soit de l'or, peut-on espérer que tout ce qu'il touche soit de l'Art.
    Il en est de même pour Jarvi et Nagano : ce ne sont pas des inconnus.
    Ils ont de bons mouvements et parfois savent nous attendrir. Je n'ai pas encore entendu le Beethoven de la
    Deutsche Kammerphilharmonie parus chez RCA au Japon mais si M. Huss m'en fait parvenir une copie, je veux bien moi aussi boire un coca en sa compagnie rue Ste-Catherine.

    Cet article est merveilleusement écrit et constitue une publicité méritée pour le Festival de Lanaudière.
    Si je paye mon billet pour y aller, je vous garantis que je vais vous vanter mon investissement. Si l'on m'en donne un, je serai un tantinet plus élogieux afin de dire merci. Si vous publiez mon texte dans le devoir, je serai incommensurablement élogieux rapprochant la direction de Jarvi de qui vous voulez...name it.

  • Christophe Huss - Abonné 30 juillet 2007 08 h 24

    à Cincinnati aussi

    Pour répondre à Mr Castonguay

    Cela fait une douzaine d'années que Paavo Järvi s'impose comme un chef parmi les plus intéressants du circuit.
    Puisque vous n'avez pas remarqué à quel point il pouvait être inspiré à Cinncinati, voici quatre conseils discographiques dans l'ordre de mes préférences (tous des CD parus chez Telarc)
    1) Britten: Variations sur un thème de Purcell (+ Elgar: Enigma Variations)
    2) Rachmaninov: Symphonie n° 2
    3) Sibelius: Symphonie n° 2
    4) Bartok et Lutoslawski : Concertos pour orchestre

    Et, si ça vous amuse, son plus mauvais disque est "Ballets russes" avec l'Orchestre philharmonique de Radio France chez Virgin Classics.