Concerts classiques - L'entrée en scène de Kent Nagano à Lanaudière

Deux soirées des plus contrastées ont marqué les débuts de Kent Nagano à l'Amphithéâtre de Lanaudière. Vendredi soir, la pluie avait privé les organisateurs d'un public sur la pelouse pour un programme assez intimiste. Samedi, un radieux soleil a assuré au festival une audience record, encore plus impressionnante que pour la soirée d'ouverture — sans doute plus de 6000 personnes — pour un concert grandiose, la 3e Symphonie de Mahler.

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FESTIVAL DE LANAUDIÈRE
Concerts OSM-Kent Nagano. Vendredi 20 juillet. Bach: Concerto brandebourgeois n° 3. Vivaldi: Le Printemps et L'Hiver, tirés des Quatre Saisons. Pelecis: Meeting with a Friend. Mendelssohn: Symphonie n° 4, «Italienne». Jinjoo Cho (violon). Samedi 21 juillet. Mahler: Symphonie n° 3. Susan Platts (contralto), Choeur Saint-Laurent, Les Voix boréales, Les Petits Chanteurs de Laval. Amphithéâtre de Lanaudière.
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L'une des caractéristiques de Kent Nagano, facilement mise en valeur samedi, est la constance. Trois grosses interrogations interprétatives qui se faisaient jour après la présentation de cette symphonie de Mahler le 30 mars 2005, à Wilfrid-Pelletier, demeurent. Pourquoi le Finale, «chanté de manière très expressive» (sehr ausdrucksvoll gesungen, demande Mahler), chante-t-il si peu, englué dans son tempo tétanisé? Pourquoi la cellule rythmique mystérieuse — à partir de laquelle, dans le premier volet, la vie émerge — est-elle si abruptement raccourcie? Et pourquoi l'incursion de l'oiseau dans le mouvement nietzschéen (le 4e, avec solo de contralto), un hautbois dont la seconde note est aspirée vers le ciel (hinaufziehen, dit le compositeur), est-elle si peu soulignée?

Il ne s'agit pas de «pinaillage musicologique»: tous les éléments sonores, toutes les respirations sont les maillons d'une vision du monde mise en musique, du cycle de la vie et de la mort. Tous ont une importance égale.

On notera tout de même que certains points, comme les musiques de marche dans le premier volet, des accentuations bien vues (l'accent mis sur la note correspondant au mot «Tod» — mort — dans la mélodie qui a inspiré le 3e mouvement) ont bénéficié de la complicité accrue entre le chef et l'orchestre, comme de l'acoustique bonifiée de l'amphithéâtre par rapport à la Place des Arts. Dommage que le grand solo qui doit simuler un cor de postillon dans le 3e volet raconte si peu de choses, car ce que me racontent les animaux de la forêt est le mouvement le plus convaincant de la version de Kent Nagano, avec, notamment, une conclusion éblouissante.

Globalement, il faut tout de même parler d'un concert impressionnant et d'une remarquable performance orchestrale, chorale et vocale, Susan Platts chantant son solo de manière plus simple et nettement plus belle que Marjana Lipovsek en 2005.

Vendredi soir, le Bach en entrée fut une chose étrange et agréablement légère, avec ses dix cordes plus un clavecin et une cohésion très correcte pour des musiciens peu familiarisés avec ce répertoire. Dans deux des Quatre Saisons de Vivaldi, on a retrouvé Jinjoo Cho puissante, sûre et joviale. Printemps et Hiver avaient été intervertis par rapport à l'ordre donné par le programme et une pièce de onze minutes d'un Letton inconnu avait été insérée entre les deux. Ce Meeting with a friend, une sorte d'ostinato qui ressemble à ces pièces concoctées sur mesure pour amuser Guidon Kremer et sa Kremerata Baltica, montre que la mondialisation musicale fait qu'on peut aujourd'hui composer les mêmes sympathiques insignifiances en Lettonie qu'au Nebraska.

Le grand moment de cette fin de semaine fut moins flashy que Mahler, mais plus jubilatoire pour l'esprit: une Symphonie italienne lumineuse, légère, translucide, avec des bois (la «deuxième garde» de l'OSM, pourtant) pétillants, des nuances millimétrées, des tempos parfaits, même dans les délicats mouvements médians. Une seule chose à parfaire encore: l'amplitude dans la respiration du 3e mouvement. Malgré les beaux moments ponctuels dans Mahler, le nectar se trouvait dans la jubilante modestie de cette dentelle musicale.

Collaborateur du Devoir