Musique classique - Des artistes à découvrir

Le marché du disque s'effrite, celui du disque classique évidemment aussi. Pourtant, la production demeure soutenue, documentant d'ailleurs de nombreux artistes pas ou peu connus. Qui pourrait imaginer a priori, en regardant le rayon Brahms de son disquaire, que les sonates pour violoncelle par Anthony Leroy et Sandra Moubarak sont plus pertinentes et palpitantes que celles enregistrées par Rostropovitch-Serkin ou Wispelwey-Lazic? C'est pourtant la surprise qui nous attend à l'écoute d'un disque qui vient de paraître chez Zig Zag Territoires, une petite étiquette française distribuée au Canada par SRI. Voici cinq exemples récents d'artistes à découvrir... et à suivre!

- Anthony Leroy et Sandra Moubarak (violoncelle et piano). Brahms: Sonates pour violoncelle et piano. Anklänge et Die Mainacht (lieder transcrits). Zig Zag Territoires ZZT 070202. Il y a quelques semaines, le célèbre violoncelliste Pieter Wispelwey s'égarait dans ces mêmes sonates, en faisant assaut de gros son et de sentiments supposément profonds. Leroy et Moubarak n'en rajoutent pas dans la générosité ostentatoire. Les deux sonates, distantes de vingt ans, sont bien différenciées, la Première préservant un élan très sain, étranger aux profondeurs sylvestres et embrumées faussement associées à un pan entier de l'oeuvre de Brahms. Admirables ici: la respiration, si naturelle, la beauté sonore qui ne devient pas une fin en soi et la vraie communion entre les deux partenaires. Il n'y a pas vraiment mieux dans la discographie, pourtant jalonnée de grands noms.

- Julia Fischer (violon). Brahms: Concerto pour violon, Double Concerto. Avec Daniel Müller-Schott, l'orchestre philharmonique des Pays-Bas, dir.: Yakov Kreisberg. PentaTone PTC 5186 066 (distr. Naxos). La violoniste Julia Fischer n'est plus une inconnue, sauf à Montréal où nos grands décideurs artistiques ne se sont, semble-t-il, toujours pas aperçus de son existence et accueillent à répétition Viviane Hagner et Renaud Capuçon, qui ne jouent pas vraiment dans la même catégorie. Concours de circonstances: voici encore du Brahms. Après un Tchaïkovski brûlant, livré fin 2006, le cran de cette interprète est toujours impressionnant et, comme Gil Shaham avec Abbado, elle nous donne un Concerto de Brahms parfait, d'une beauté hédoniste à tirer les larmes. Dans le Double concerto, son partenaire est le très subtil Müller-Schott, auréolé de son enregistrement sublime du concerto d'Elgar (disques Orfeo). La seule chose qui différencie Fischer des grands anciens, comme Grumiaux ou Ferras, c'est le son plus «gras» de ces derniers.

- Simone Kermes (soprano). Amor Sacro, motets de Vivaldi. Orchestre baroque de Venise, dir.: Andrea Marcon. Archiv 277 5980. Cela fait plusieurs années que l'on n'avait repéré dans diverses intégrales (Lotario de Haendel chez DHM, Rodelinda de Haendel chez Archiv, Griselda de Vivaldi chez Naïve) cette soprano au caractère bien trempé qui réfute en un rien de temps les assertions voulant que les chanteurs baroques «ont de petites voix» ou «n'ont pas réussi leur carrière ailleurs». Dans la poudrière des sentiments qu'est Amor Sacro, on a assez vite droit à un contre-ut tonitruant, à des vocalises puissantes et bien assises. Dans ce récital qui la met ô combien en valeur, la voix de Kermes est homogène, parfaitement projetée et ne semble pas en proie au doute. Moins charnelle de timbre que d'autres, mais expressivement ardente, Simone Kermes nous donne, avec Andrea Marcon, une interprétation vivaldienne misant sur les contrastes entre intériorité et exaltation.

- Alexis Kossenko (flûte). Carl Philipp Emanuel Bach: Concertos pour traverso Wq. 22, 167, 169. L'Arte del Suonatori. Alpha 093. Sur une voie esthétique très différente de la version de Patrick Gallois et de la Toronto Camerata (Naxos), le jeune flûtiste Alexis Kossenko, qui oeuvre depuis plusieurs années dans des orchestres et petits ensembles baroques, trouve enfin l'occasion de briller. Et le résultat éblouit! Dans une telle qualité instrumentale, il est évident que le choix de la copie d'une flûte ancienne, en ébène et en ivoire, s'impose par rapport à l'instrument moderne joué par Gallois, d'autant que — outre sa sonorité moelleuse — ses possibilités semblent ici illimitées. Esthétiquement, Kossenko a du fils le plus doué de Bach une vision très pugnace, reposant sur des témoignages d'époque, comme celui mis en exergue dans la notice: «Les Allegros résonnent sous ses doigts comme des orages avec tonnerre et éclairs!»

- Martin Fröst (clarinette). Concertos pour clarinette de Carl Nielsen et Kalevi Aho. Orchestre symphonique de Lahti, dir.: Osmo Vänskä. Bis SACD 1463 (distr. SRI). À raison d'un grand disque par année, on ne risque pas de manquer Martin Fröst. Après les Sonates pour clarinette de Brahms en 2005 et les Concertos de Weber en 2006, le voici dans un pari artistique plus risqué. Mais les choses se passent bien, car Kalevi Aho a été bien plus inspiré dans ce Concerto pour clarinette de 2005 que dans ses Concertos pour tuba et pour contrebasson. Époustouflante dans un Vivace con brio (troisième volet), l'oeuvre s'éteint sur l'aura énigmatique de sons trémulants. Après le concerto de Magnus Lindberg, on peut dire que les clarinettistes ont de la chance en ce moment... Cette création est couplée au concerto de Nielsen, l'un des plus beaux (avec celui de Copland) du XXe siècle. Un CD plus ardu, mais impressionnant.

Collaborateur du Devoir