Musique classique - Regards sur Don Giovanni

Le metteur en scène René-Richard Cyr donne ses directives à Aaron St. Clair Nicholson, qui chante le rôle de Don Giovanni dans l’opéra de Mozart.
Photo: Jacques Grenier Le metteur en scène René-Richard Cyr donne ses directives à Aaron St. Clair Nicholson, qui chante le rôle de Don Giovanni dans l’opéra de Mozart.

Le célèbre opéra de Mozart Don Giovanni prend l'affiche de l'Opéra de Montréal à compter de ce soir et pour six représentations placées sous la direction de Bernard Labadie. Sujet de curiosité évident: la mise en scène de René Richard Cyr, dont c'est la seconde expérience à l'opéra.

Ni préservée dans son cadre historique, ni transposée dans notre monde actuel, l'action sera resituée au moment de la révolution industrielle, vers 1890. Cette époque fin XIXe siècle, d'inspiration anglo-saxonne, René Richard Cyr l'avait côtoyée dans The Turn of the Screw de Britten, une magistrale réussite pour ses premiers pas à l'opéra. Par une actualisation trop poussée, René Richard Cyr aurait eu peur de réduire la portée du propos: «C'est Don Giovanni, pas Don Corleone!»

Le metteur en scène apprécie d'être un nouveau venu dans la mise en scène lyrique. «Je découvre une nouvelle bibliothèque. Je n'ai pas le désir d'avoir un oeil neuf ou d'apposer une signature différente: en fait je n'ai pas le choix, j'arrive neuf, je n'ai pas grandi avec Don Giovanni. Je suis en train de me créer une culture d'opéra, comme je me suis créé une culture théâtrale. Il y a eu, au début de ma carrière de metteur en scène de théâtre, une insouciance que je retrouve d'une certaine façon.»

Leporello amoureux

Ce regard peut-il heurter les chanteurs et leurs habitudes? «J'ai effectué un travail de compréhension et de conception, et, après ce travail, je me suis procuré les DVD d'autres productions de Don Giovanni. Je me suis rendu compte que certains éléments psychologiques pourraient surprendre les interprètes par rapport à la tradition. Mais ils ont fini par embarquer», se réjouit René Richard Cyr. Il ne vient pas du milieu, l'assume et dit attendre des initiatives de la part des musiciens, pour ajouter à sa lecture d'homme de théâtre leur connaissance profonde de l'univers musical.

Sur le fond de sa perception, René Richard Cyr nous confie : «Après lecture et écoute de cette oeuvre, la notion de châtiment divin du péché, de ciel et d'enfer n'a plus tant de résonance pour moi aujourd'hui. On peut tout simplement ramener Don Giovanni aux notions de bien et de mal.»

Aux yeux du metteur en scène, Don Giovanni est celui qui se permet tout sur le thème «Après moi le déluge». «J'ai essayé de créer trois familles. D'un côté, le Commandeur, Donna Anna et Don Ottavio sont les représentants d'un pouvoir établi, répressif mais plein de conventions. Ils sont un peu coincés et proprets. De l'autre côté, Don Giovanni, Leporello et Donna Elvira représentent le mal, mais ils ont l'air plus heureux, plus affranchis. Entre ces deux pouvoirs, le pouvoir établi et un pouvoir plus underground, on trouve le peuple, la majorité silencieuse, nous, Masetto, Zerline.» Au fond, la grille sociale amène la réflexion suivante: «Tout ordre social est basé sur une répression, mais qu'arrive-t-il à celui qui ne suit pas les règles? Quelle est notre part de condamnation, quelle est notre part d'envie face à ce personnage-là?»

René Richard Cyr porte un regard assez original sur certains personnages: «Je veux profiter du contexte d'une époque où une femme n'avait plus uniquement le choix d'être religieuse ou épouse, où elle pouvait devenir femme de tête, féministe avant la lettre. C'est ce que j'ai voulu voir en Donna Anna. Faire de Leporello un amoureux éperdu, mais secret, d'Elvira a ajouté beaucoup de qualité à ce personnage, une dimension tragique.»

Don Giovanni, dans cette vision, fait face à un dilemme: comment préserver son aura, son pouvoir d'attraction? «Il vaut peut-être mieux pour lui mourir en tuant le Commandeur, en possédant sa fille et en ayant une autre femme le jour même de son mariage. Au moins, Don Giovanni sera mort au niveau de sa vie. Quand le spectre du Commandeur arrive, il esquisse un sourire, un peu comme s'il se disait: "Quel finale pour ma vie, je ne mourrai pas à 83 ans, Alzheimer avec une couche; je suis Don Giovanni."» René Richard Cyr en jubile d'avance : «C'est un finale formidable et la musique est grande!»

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DON GIOVANNI

Dramma giocoso en deux actes de Mozart sur un livret de Lorenzo da Ponte (1787).

Avec Aaron St. Clair Nicholson (Don Giovanni), Neal Davies (Leporello), Susan Gritton (Donna Anna), Lyne Fortin (Donna Elvira), John Tessier (Ottavio), David Bedard (le Commandeur), Joshua Hopkins (Masetto), Pascale Beaudin (Zerlina). Les Violons du Roy. Direction: Bernard Labadie. Mise en scène: René Richard Cyr. Décors: Pierre-Étienne Locas. Éclairages: Claude Accolas.

Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les 19, 23, 26, 28 et 31 mai 2007 à 20h et le 2 juin 2007 à 14h.

Réservations: 514 842-2112

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Collaborateur du Devoir