Des chansons et des livres

Un jour qu'à Tous pour un, le fameux jeu-questionnaire de Radio-Canada, mouture Gilles Gougeon, on cherchait des concurrents qui sauraient répondre à des questions pointues à propos des Beatles, collègues et amis multiplièrent les appels du pied. J'avais qu'à m'inscrire: gaga des Beatles depuis l'enfance, j'allais être formidable. Mais non, expliquai-je. Certes puis-je causer Beatles ad nauseam, mais pour ce qui est des faits, dates et noms — le nom du groupe ad hoc que formèrent Gerry & The Pacemakers et les Beatles le temps d'un spectacle au Town Hall de Litherland, par exemple —, alors là, zéro. Moi pas savoir. Pas besoin. J'ai le livre où c'est précisé. Complete Chronicles, le très exhaustif bouquin de Mark Lewisohn. C'est à la page 47: Beatmakers.

Les livres de référence sur la chanson, le rock et toute cette sorte de choses, j'en ai plein les rayons. C'est ma mémoire vive. Je tends le bras, extrais l'ouvrage nécessaire, feuillette, trouve. Permettez-moi de préférer encore cette méthode bêtement manuelle aux recherches par mots clés via Google, Wikipédia et assimilés. J'utilise Wikipédia, et l'excellent site de Québec Info Musique pour les artistes de chez nous, et la riche niche de biographies et d'entrevues du site de RFI Musique pour la chanson française. Mais le réflexe demeure: le bras se tend. Et puis j'aime le frritttt frrittt du livre de référence qu'on feuillette. Et l'odeur de l'info qui surgit au milieu de la page.

C'est dire si je suis content: il s'en publie encore, des livres de référence. Et des bons. Ces temps-ci, mon rayonnage en rayonne. Dernier arrivé: un Brassens. Ou, plus exactement: tout Brassens. Cela s'intitule Îuvres complètes - Chansons, poèmes, romans, préfaces, écrits libertaires, correspondance (Le Cherche Midi). Un titanesque travail de collecte, dirigé par Jean-Paul Liégeois, qui rappelle dans son introduction que Brassens «n'a jamais souhaité devenir chanteur», qu'il est «d'abord un écrivain» et qu'on le «lit beaucoup»: les recueils de ses textes de chansons se vendent autant que ses disques. Textes qui ne constituent que la partie visible de l'iceberg. Les textes des chansons enregistrées comptent pour moins de 300 pages sur les 1500 de cette brique. En ajoutant les posthumes, les retrouvées, les «chansons pour les autres», le chiffre monte tout juste à 400.

Et le reste? Du rarissime. De l'introuvable. De l'inédit. «Qui a eu entre les mains À la venvole, [recueil de poèmes] qu'il a fait paraître à Paris, à cinquante exemplaires? [...] Qui a pu prendre connaissance des Chroniques qu'il a rédigées pour Le Libertaire en 1946 et 1947? [...] Qui a pu accéder à sa correspondance?» Liégeois connaît la réponse à toutes ses questions: à peu près personne. Dorénavant, on n'a qu'à tendre le bras. Feuilleter. Et trouver. Page 998, dans la préface d'un recueil des textes de chansons de Brel, paru en 1978, Brassens écrit: «En définitive, je crois que, malgré ce qu'il raconte, Jacques Brel aime tout le monde. Je suis même persuadé qu'il aime tout particulièrement ceux qu'il engueule le plus. [...] C'est comme pour les femmes, un type qui parle des femmes avec une telle colère, croyez-moi, c'est qu'il leur appartient totalement.»

Il y a cet autre beau bouquin récent, qui ne me quitte plus, entre ouvrage de référence et livre de chevet. Le titre est trompeur: La Chanson française pour les nuls. Volume de la collection «pour les nuls» de First Editions, on y retrouve l'approche pratico-pratique dans l'organisation de l'information, avec l'habituel découpage en questions-réponses, la profusion d'encadrés, le chapitrage systématique, etc. Mais la nullité s'arrête au mode d'emploi: Bertrand Dicale, sommité du journalisme chansonnier en France, s'est farci la rédaction d'une véritable encyclopédie de la chanson populaire, plus une histoire commentée, plus une quantité non négligeable d'anecdotes parlantes et de détails significatifs. Un exemple? J'ouvre au hasard. Page 291, un encadré à propos des frasques de scène de Jacques Higelin. «Un soir de première au Cirque d'hiver, à Paris, il fait faire plusieurs tours de piste en courant à une handicapée dans son fauteuil roulant, malgré ses protestations entendues par toute la salle.» Sacré Jacquot. Merci Dicale.

Collaborateur du Devoir