Isabelle Boulay, nommément country et fière de l'être

Enfin. De retour à la source. L'album que nous souhaitions, espérions, désirions d'elle depuis son prix d'interprétation à Granby en 1991. Son album country. L'album qu'elle avait en dedans d'elle depuis l'enfance, quand elle chantait Un verre sur la table, de Paul Daraîche, debout sur le jukebox dans le resto de ses parents en Gaspésie, et faisait pleurer tout le monde. L'album que le p'tit yodel dans sa voix réclamait, vibrant jusque dans les grandes ballades européennes qui l'ont sacrée vedette à travers la francophonie. L'album de la petite Isabelle par la grande Boulay.

C'était en 2005, peu après la sortie du CD-DVD de ses concerts à l'Olympia, Du temps pour toi. Je croise Isabelle Boulay dans un couloir de Radio-Canada. Lui dit en passant que la p'tite séquence en prime sur le DVD, quand elle est dans l'escalier des coulisses de la mythique salle et chante à la bonne franquette avec ses musiciens trois, quatre de ses succès et des reprises, dont la Rosie de Jackson Browne (adaptation Cabrel), Always On My Mind de Willie Nelson (version Elvis!) et Un amour qui ne veut pas mourir (à la Renée Martel, pardi!), fait très complètement mon bonheur et que j'en aurais pris tout un disque. Elle me sourit et me lance en continuant son chemin: «Je l'sais, toi, ce que tu veux! J'vais le faire un jour... »

Sous-entendu: confiance, confiance, mon p'tit bonhomme, comme chante Michel Rivard, tu l'auras, l'album country que tu veux que je fasses! Quand je lui rappelle sa promesse, dans le «bureau des entrevues» au fond du couloir de la moitié d'étage occupée par Audiogram dans la même bâtisse que MusiquePlus au centre-ville, elle rigole. «J'aurais dû écrire dans les remerciements que c'était juste pour toi... » Je rougis et rigole itou. Ce n'est évidemment pas pour moi qu'elle a finalement osé l'album country que j'espérais d'elle depuis que je l'ai entendue chanter du Paul Daraîche en spectacle. Isabelle Boulay est une chanteuse country devenue vedette de la chanson, cela s'entend dans le drôle de yodel si typiquement western qui lui vient de toutes ces années passées sur le jukebox du resto de ses parents en Gaspésie à répondre aux demandes spéciales. Cela s'entend dans tous ses disques, dans la plupart des chansons, Le Banc des délaissés, Jamais assez loin, Vole colombe. Son album country était toujours en gestation, même quand elle servait du Bruel ou du Lama dans ses disques d'allégeance plus européenne. Fallait seulement qu'elle le sorte un jour pour vrai. Nommément et fièrement. Voilà que ça sort mardi, Dieu merci.

Country sans concession

De retour à la source m'est tout de même destiné, en ce sens qu'il est destiné à vous et moi et à tous ceux qui aiment à la fois la musique country, la chanson populaire et Isabelle Boulay. Dédié, il l'est plus spécifiquement à «toutes ces voix sur lesquelles je me suis fait bercer dans le carrosse à ressorts chez ma tante Adrienne», écrit Isabelle à la dernière page du livret, où une photo nous montre la fillette en cow-girl. «[C'est] un clin d'oeil à mes parents, amis et tous les membres de ma famille, ajoute-t-elle, ainsi qu'aux musiciens avec qui je chantais enfant, qui m'ont accompagnée dans les bars de la Gaspésie et de la Côte-Nord, et toutes les personnes du public qui se souviendront de la petite Isabelle.»

Le fait est qu'on sera tous contents mardi. Ceux qui aiment Isabelle Boulay chantant Bruel aussi. Toute l'Europe francophone, le Québec entier. Question d'adéquation. Ce disque, c'est elle. «C'est ma fibre, c'est au plus profond de moi. La grande chanson française, les chansons fédératrices, ça fait aussi partie de moi, mais ce disque n'est pas une exception dans ma carrière. C'est le coeur.» Ni parenthèse, ni récréation, ni indulgence nostalgique. «J'ai déjà commencé à travailler sur mon prochain disque, avec [le réalisateur français] Dominique Blanc-Francard. C'est encore là. Le country va imprégner tout ce qui va suivre, c'est clair. C'est comme un nouveau souffle. Ce n'est pas seulement la trame sonore du film de mon enfance.»

La clé de l'affaire est que cet album country est majoritairement composé de chansons originales. Chansons de Michel Rivard (Entre Matane et Baton Rouge, parfait road-movie), d'Éloi Painchaud et Jorane (irrésistible Aller simple), de Geneviève Binette et Damien Robitaille (la chanson-titre, valse «rurale» très Hank Williams dans le genre), entre autres remarquables réussites, qui valent amplement les succès «fédérateurs» signés Plamondon-Cocciante (Je t'oublierai, je t'oublierai) ou Basset-Langolff (La Lune). Bonne décision, on s'est éloigné de la première forme du «projet country», qui consistait en un simple album de reprises de «standards» québécois et américains du genre, trop proche des deux spectacles de la «carte blanche» proposée par Isabelle Boulay aux dernières FrancoFolies, où elle avait littéralement revisité le répertoire de ses années formatrices en compagnie des Paul Daraîche, Renée Martel et autres Stephen Faulkner. Spectacles dont l'album, soit dit en passant, contient quelques extraits bienvenus, accessibles par lien Opendisc.

«Je parlais du projet de l'album de reprises avec Michel Rivard, Luc de Larochellière, je leur parlais de mon enfance à Sainte-Félicité, de ma tante Adrienne, et je pense qu'ils m'ont écoutée profondément parce que ça n'a pas été long avant que je reçoive des chansons qui me ressemblaient plus que si je les avais écrites moi-même. Quand Luc m'a envoyé Adrienne, j'étais tellement émue. C'était elle en chanson. Joyeuse comme elle. Pleine de vie comme elle était. De retour à la source, c'est vraiment un portrait de ma réalité, de mon affirmation. L'histoire d'une fille qui a suivi le guide pendant un certain temps, puis qui a décidé de faire un bout sans guide. Et d'écouter son instinct. L'album country, il poussait vraiment fort en dedans de moi. Comme un bébé arrivé à terme.»

La beauté de l'affaire est que cet album n'est pas country à moitié. Immersion totale. Du dobro partout, du twang partout, de la pedal steel en voulez-vous en v'là (l'intro de Mon village du bout du monde est orgiaque de pedal steel). L'as Rick Haworth, heureux mandaté et musicien comblé, a réalisé pour Isabelle l'album country ultime. «Yesss!», s'exclame la belle. «Avec Rick, c'était no limits! De la pedal steel, c'est moi qui en redemandais. L'harmonica Nashville, j'en voulais tout le temps. Je lui ai dit de me faire un disque comme ceux que ma tante Adrienne me faisait jouer, sur étiquette Bonanza. Il était ravi: à ses débuts, il était dans le house band de Bonanza! Rick a été essentiel. J'ai l'âme country, mais j'avais besoin de sa culture musicale country, qui est immense.»

Elle a aussi eu besoin de Suzette Rivest, son «amie de fille», pour lui suggérer deux des trois seules reprises de l'album. Pas des évidences. «Elle est spéciale. Elle a 60 ans, elle écoute autant du Radiohead que du Nana Mouskouri. Elle m'a transférée Only Woman's Heart et Si j'étais perdue sur un compact. Elle savait que ces chansons-là viendraient me chercher.» Intéressantes suggestions, en effet: la tendre ballade Only Woman's Heart a été un succès pour la chanteuse country Mary Black en 1992, Si j'étais perdue est l'adaptation par Claude Lemesle et Pierre Delanoé d'If I Needed You, complainte déchirante du regretté Townes Van Zandt.

«Toutes ces chansons-là, au fond, ça parle des gens qui m'entouraient quand j'étais petite. Les femmes qui se faisaient battre par leur mari et venaient se cacher chez nous. Les chicanes d'hôtel, le désespoir, les peines d'amour. Les choses tragiques. Pas un peu tragiques. Tragiques. Le gars qui arrive en pleurant, sa femme vient de se suicider; même si t'as deux, trois ans, tu comprends qu'il se passe quelque chose de grave. C'était en moi, toutes ces histoires-là. Et là, elles ressortent. Et je suis fière, j'ai été à la rencontre de ma volonté d'exprimer tout ça, je me sens libre. Je me suis donné la permission de faire mon disque country, puis les chansons me sont tombées dessus. Comme si elles venaient d'en haut. Dans ce temps-là, moi, je crois au bon Dieu.»

Collaborateur du Devoir

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DE RETOUR À LA SOURCE

Isabelle Boulay

Chic Musique/Audiogram

- Sélect