Gloire et déchéance de Joyce Hatto

Quel est le rapport entre Izumi Tateno, Eugène Indjic, Paul Kim, Oleg Marshev, Giovanni Bellucci, Endre Hegedus et Tor Espen Aspaas? Ces pianistes ont tous enregistré des disques et se sont tous nommés un jour, sans le savoir, «Joyce Hatto», cette figure centrale de la mystification la plus étonnante de l'histoire du disque. Joyce Hatto a-t-elle existé? La réponse est oui! Née le 5 septembre 1928, elle est décédée le 29 juin 2006. C'est une vraie pianiste. Dans les années 50, elle se produit en concert en Angleterre et enregistre sur étiquette Saga le Deuxième Concerto de Rachmaninov à Hambourg, sous la direction de George Hurst.

Le responsable artistique de Saga est un certain William Barrington-Coupe, qui deviendra son mari en 1956.

En 1970, Joyce Hatto entame sa 42e année. Sa carrière ne décolle pas. C'est à ce moment qu'elle enregistre, dans les mythiques studios d'EMI à Abbey Road, à Londres, l'oeuvre à laquelle elle est associée: les rares Variations symphoniques pour piano et orchestre du compositeur Arnold Bax.

C'est aussi à partir des enregistrements studios d'Abbey Road, en mai 1970, qu'on entre dans la mythologie.

À compter de ce moment, tous les éléments biographiques sur Joyce Hatto n'émanent que de son imagination, de celle de son mari ou de dévots visiblement très proches du couple. De façon très opportune, tous les chefs de renom sous la direction desquels elle a joué et tous ses admirables professeurs sont morts... Maintes assertions sur sa valeur posthume reposent sur une entrevue supposément réalisée en 1973 par un respecté journaliste musical, Burnett James. Mais Burnett James est mort lui aussi! Comme l'a relevé le Daily Mail, la trace la plus ancienne de cette supposée entrevue est une publication sur Internet datée de... 2002.

Selon le portrait publié par le site MusicWeb, principal thuriféraire de «ses» disques, Joyce Hatto est, «d'un point de vue musical, l'arrière-petite-fille de Liszt et la petite-fille de Busoni et Paderewski, et, d'un point de vue poétique, la nièce de Rachmaninov». Pourtant, tout ou presque chez elle est sujet à caution. Même les raisons pour lesquelles Hatto se serait retirée des scènes en 1976.

Une chose est cependant avérée: au cours des 30 dernières années de sa vie, Joyce Hatto n'a jamais joué en public. Le terreau de tous les fantasmes et de toutes les mystifications est alors prêt à être cultivé...

Et ce terreau est fertile. En effet, William Barrington-Coupe, le mari, a de l'expérience dans la culture des mystifications. En 1959, alors qu'il dirige la politique artistique de l'étiquette Saga, il enregistre à Hambourg un grand pianiste italien du nom de Sergio Fiorentino dans le Cinquième Concerto pour piano, «Empereur», de Beethoven.

Saga fait faillite au début des années 60 et Barrington-Coupe crée alors une nouvelle étiquette appelée Lyrique. Au catalogue de Lyrique apparaît vite un Cinquième Concerto de Beethoven avec Stavros Piradis (piano) et le Cincinnati Pro Arte Philharmonic, dirigé par Homer Lott. Ernst Lumpe, une autorité respectée en matière d'histoire du disque, attestera plus tard que l'enregistrement de Stavros Piradis n'était autre que celui de Sergio Fiorentino... Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Selon Ernst Lumpe, l'enregistrement réalisé par Fiorentino pour Saga apparaîtra successivement sous les noms de Paul Procopolis, Eric Silver, Albert Cohen, Randolf Greenberg et Johann von Kurtz! William Barrington-Coupe était-il impliqué dans la totalité ou dans une partie seulement de ces mystifications? L'édition d'un même enregistrement sous plusieurs étiquettes et identités, pratique courante aujourd'hui, était à l'époque une nouveauté absolue. William Barrington-Coupe, qui multiplie alors les pianistes comme d'autres les pains, est un pionnier en la matière!

Entre 1976 et la fin des années 80, William Barrington-Coupe édite, sur sa nouvelle étiquette, Concert Artist, des cassettes audio de Joyce Hatto. Qu'y a-t-il dessus? On aimerait bien le savoir... Ce catalogue a été supprimé. Puis, plus rien: personne n'entend parler de Joyce Hatto dans les années 90.

Mais un événement inattendu survient: Sergio Fiorentino, qui avait mis sa carrière en suspens depuis 30 ans pour se consacrer à l'enseignement, remonte sur les planches en 1991. Les observateurs crient au génie. L'étiquette Appian Recordings se met à l'enregistrer. Entre 1993 et la mort de Sergio Fiorentino, en 1998, il paraîtra huit CD et autant de merveilles. Pianiste oublié de tous pendant trois décennies, le phénix Fiorentino devient objet d'un culte.

Et devinez qui avait enregistré Fiorentino dans sa jeunesse? William Barrington-Coupe lui-même! Ce dernier relance donc l'étiquette Concert Artist en rééditant les disques du pianiste italien. Et, mécaniquement, il se «branche» ainsi sur les critiques passionnés de piano. Fiorentino, pianiste oublié devenu icône dans les dernières années de sa vie: quelle belle histoire, quel bon coup...

La gloire plus que l'argent

Au tournant des années 2002 et 2003, des disques de Joyce Hatto accompagnent désormais les envois aux critiques par Concert Artist des dernières rééditions en date de Fiorentino. «Dites-moi ce que vous en pensez», écrit Barrington-Coupe à ses interlocuteurs. L'appât a du succès en Angleterre, surtout auprès de MusicWeb, puis du célèbre magazine Gramophone. Dans la dernière année, MusicWeb vend même les disques qu'il encense sur son site. À son zénith et en un temps record, le catalogue Hatto de Concert Artist compte 119 CD. Joyce Hatto meurt à la fin de juin 2006.

Le reste est plus connu: le 13 février dernier, un lecteur du site ClassicsToday, Brian Ventura, cherche à copier un disque de Joyce Hatto sur son iPod et voit apparaître le nom de Laszlo Simon. Vérification faite, l'enregistrement des Études d'exécution transcendante de Liszt paru sous le nom de Joyce Hatto est vraiment, dans le cas de dix des douze plages, celui du pianiste hongrois Laszlo Simon édité par Bis.

À ce stade, l'incident peut encore être imputable à une interversion de bandes dans un studio. William Barrington-Coupe écrit à l'éditeur de ClassicsToday: «Je n'ai pas d'explication», «je ne connais rien aux iPod», mais aussi: «Je confirme la validité des enregistrements et des interprétations de Joyce puisque j'ai produit les disques.» Dans les jours qui suivent, on découvre formellement plus de dix autres «faux Hatto».

William Barrington-Coupe, qui a commencé sa carrière d'éditeur en multipliant les patronymes d'un seul artiste, l'a donc achevée en utilisant de multiples pianistes pour construire une légende autour de son artiste favorite: sa femme.

Dans ses dénégations, il maintient deux choses, pourtant aisément contestables (voir Le Devoir du 27 février): il y a du Joyce Hatto dans tous les enregistrements et Joyce Hatto ne savait rien de tout cela. Le 28 février, il prétend au Daily Telegraph que sa femme «gémissait de douleur quand sa maladie empirait et qu'il fallait insérer des passages d'enregistrements existants pour couvrir les bruits». Toutefois, il n'explique pas par quel miracle ces montages ne s'entendent pas. Il avait précédemment justifié le phénoménal legs de 118 CD et la constance de sa qualité par le fait que sa femme était artistiquement transcendée par la douleur.

Tricher par amour

Barrington-Coupe puise dans le marginal, les parutions difficiles à trouver (disques japonais, norvégiens, hongrois ou français), si possible les plus éloignées de son marché principal, l'Angleterre, mais il connaît bien le piano et témoigne d'un goût sûr dans le choix de ses victimes.

Trois choses demeurent totalement incompréhensibles en ce qui concerne le processus de mystification. Pourquoi avoir tenté d'utiliser sa femme pour tant de disques (plus d'une centaine)? Pourquoi toucher à certains répertoires très pointus? Et, enfin, pourquoi prendre le risque de publier des concertos?

On reconnaîtra à William Barrington-Coupe de n'avoir pas cherché frénétiquement à gagner de l'argent. Par rapport à la notoriété grandissante de ses disques, ses efforts pour augmenter leur distribution à l'étranger étaient très limités. Évidemment, plus les disques étaient disséminés, plus le risque augmentait...

Parmi les dénégations de cet incroyable faussaire, une des plus anodines est aussi une des plus biaisées: «Si c'étaient des faux, pourquoi aurais-je mis le nom de ma femme dessus? J'aurais mis le nom de quelqu'un d'autre, un nom russe, et nous aurions vendu dix fois plus de disques. Les Anglais n'aiment pas et ne jalousent pas le succès.» (The Daily Telegraph, 20 février 2007.) Or, si la chose a pu prendre de telles proportions, c'est bien parce que les dindons de la farce sont les membres de la presse anglaise, si prompts à célébrer leurs «trésors nationaux».

Interrogé au téléphone cette semaine, un éditeur européen piraté avouait: «Cela m'a fait augmenter de 25 % ma couverture médiatique en Grande-Bretagne. En 20 ans, sur les 300 disques de mon catalogue, ils ont bien dû en critiquer quatre. Là, on est passé à cinq.» N'importe quel éditeur québécois pourra vous en dire autant du protectionnisme cultivé par cette presse spécialisée qui se prétend «la meilleure du monde» alors que les relations entre critiques et éditeurs sont parfois assez incestueuses.

Pour le moment, William Barrington-Coupe dit avoir triché pour sa femme. Peut-être, dans 15 jours, s'il pense que c'est ce qu'on a envie d'entendre, il prétendra qu'il a voulu se venger des critiques qui n'avaient pas reconnu le talent de son épouse.

Il est vrai que le fait de gober qu'une septuagénaire cancéreuse puisse enregistrer dans une forme de transe 118 disques admirables n'est pas très glorieux. Pour qui, dans le métier, connaît quelques pianistes septuagénaires (non cancéreux), une chose est sûre: ils ne rêvent que de concentrer et réduire leur répertoire et de se débarrasser des oeuvres de virtuosité pure. Ils ne se lèvent pas la nuit pour proclamer vouloir enregistrer la Sonate de Dukas ou les Études de Liszt et Godowsky! Et, pour l'instant, William Barrington-Coupe essaie encore de nous faire croire que sa femme Joyce Hatto le faisait... Il n'a pas fini de nous prendre pour des abrutis.

Collaborateur du Devoir