«Hattogate»: le temps des aveux

Pour la première fois depuis le début du scandale révélant le piratage à grande échelle d'enregistrements dans le but de construire un mythe autour de la pianiste Joyce Hatto, le mari de celle-ci, producteur de ses enregistrements, William Barrington-Coupe a admis la falsification.

Ces aveux sont exprimés dans un courriel adressé à Robert von Bahr, fondateur de Bis, l'éditeur du disque des Études d'exécution transcendante de Liszt par Laszlo Simon. Un résumé de ce courriel a été publié hier sur le site Internet du mensuel Gramophone.

La découverte, il y a dix jours, du piratage du CD Liszt publié par Bis avait lancé le désormais fameux «Hattogate». La supercherie avait fonctionné à plein en Grande-Bretagne, puisqu'à la mort de la pianiste, en 2006, The Independent, à Londres, titrait «Joyce Hatto: une pianiste célébrée comme un trésor national», alors que, sans le chant du cygne — falsifié — que l'on sait, elle serait décédée dans l'indifférence générale.

Les aveux d'hier font opportunément suite à la confirmation, par le Daily Mail, dimanche, du passé tumultueux de M. Barrington-Coupe, qui a fait un an de prison en 1966 pour fraude. Robert von Bahr a bien voulu confirmer au Devoir, sans en révéler l'exact contenu intégral, l'existence des confessions qui lui ont été faites, selon lui «parce que j'ai été le seul à approcher [M. Barrington-Coupe] avec humanité».

Le faussaire a écrit à M. Von Bahr avoir fait cela au départ, par amour, pour combler des passages trop imparfaits dans les enregistrements de sa femme, dont les forces déclinaient. Les «trous» seraient ensuite devenus de plus en plus béants et les emprunts de plus en plus longs... M. Barrington-Coupe, qui a accepté que M. Von Bahr lève le voile sur les aveux d'une falsification «stupide, illégale et malhonnête», soutient également que sa femme ne savait rien de ces manipulations.

Ces aveux très romantiques comportent bien des zones d'ombre. D'abord, ils se posent en contradiction avec la découverte de disques piratés de la première à la dernière note, même parmi les enregistrements relativement les plus anciens de la série. Ensuite, l'assertion selon laquelle Mme Hatto ne savait rien ne serait crédible que si M. Barrington-Coupe prouvait qu'il a bien engagé des musiciens et un chef pour les enregistrements avec orchestre. En voyant sortir, en 2003 ou 2004, un 3e Concerto de Rachmaninov, Mme Hatto, même malade, devait bien savoir si oui ou non elle était entrée en studio pour enregistrer cette oeuvre! Enfin, si c'était pour accompagner Joyce Hatto dans une fin de vie glorieuse, pourquoi avoir poursuivi l'édition d'enregistrements après sa mort?

Robert von Bahr ne pense pas intenter une action en justice, car, comme il le résume, «il serait fort délicat de prouver des dommages financiers». Il nous indique que M. Barrington-Coupe lui a dit avoir «fermé sa société, détruit la marchandise et quitté le métier».

Comme Le Devoir l'écrivait jeudi dernier, l'identification des sources est rendue très difficile, car les disques de «Joyce Hatto» résultent souvent du panachage de plusieurs interprétations. Le Daily Mail a donné la parole, dimanche, à Roger Chatterton, ingénieur du son, dont le rôle était en quelque sorte «d'égaliser les sonorités» de sources hétérogènes, dont il dit avoir ignoré la provenance.

Marc-André Hamelin est à présent crédité de 10 des 27 plages du disque Chopin-Godowsky. D'après d'autres investigations, son disque CBC, référence MVCD 1026, produit par Michèle Patry, aurait fourni deux plages d'un CD de Joyce Hatto intitulé An Anthology of Recital Encores. Il risque d'y avoir bien d'autres «Encores» dans cette histoire...

Collaborateur du Devoir