Musique classique - L'opéra au cinéma: réflexions sur un autre regard

Cet après-midi se poursuit la série de retransmissions en direct du Metropolitan Opera dans cinq cinémas Cineplex au Québec. Eugène Onéguine, de Tchaïkovski, sera dirigé par Valery Gergiev, qu'on attend à Montréal lundi et mardi pour deux concerts avec l'OSM. L'expérience de vivre une représentation à distance et en direct sur grand écran crée un nouveau genre. Avec ses règles et ses écueils...

Le Metropolitan Opera de New York est bien connu pour avoir eu à sa tête de très fortes personnalités, qui, en général, profitent d'un mandat d'une durée substantielle pour marquer l'histoire des scènes lyriques. Nous avons eu, ces cinquante dernières années, Rudolf Bing puis Joseph Volpe. À présent, Peter Gelb est à la barre et, d'emblée, il a cherché à élargir l'audience des représentations du Met, à créer, comme il dit, «un cordon ombilical entre le Met et la nation». Peter Gelb, 53 ans, a un pedigree parfait pour la tâche. Il fut l'assistant, pendant dix ans, de Ronald Wilford, le grand manitou de la CAMI, très célèbre agence d'artistes, avant de diriger Sony Classical.

L'idée de relayer dans les cinémas des représentations en direct, 75 ans presque jour pour jour après la première retransmission radio d'un opéra intégral du Met, est venue de Julie Borchard-Young, qui, chez Sony, avait organisé une telle diffusion pour un spectacle de David Bowie. Mme Borchard-Young est devenue, depuis, directrice du marketing du Met. Les ambitions du tandem en matière de «dissémination» du savoir-faire du Met ne s'arrêtent pas là. Les marchés de la vidéo sur demande, du DVD, et du téléchargement sont très directement visés à court terme. Le but de Peter Gelb est aussi de toucher un nouveau public, favorisant par des tarifs raisonnables (autour de 20 $) une fréquentation familiale.

Une ambition

Techniquement, le produit vidéo, concocté en direct par les équipes du Met, qui disposent de dix caméras, est envoyé par satellite à des cinémas participants, munis d'outils de projection numérique. L'opération «Metropolitan Opera: Live in HD» véhicule un signal vidéo au standard haute définition 1080i et un son numérique multicanal.

La représentation de La Flûte enchantée, le samedi 30 décembre dernier, a attiré plus de 30 000 spectateurs, et plus de 80 % des salles en Amérique du Nord affichaient complet plusieurs jours avant l'événement. De 56 écrans aux États-Unis pour La Flûte enchantée, on était déjà passé à 111 écrans pour Le Premier Empereur de Tan Dun, quinze jours après. Au Canada, le partenaire du Met est Cineplex, qui a également élargi son offre d'écrans, passant récemment de 28 à 36 cinémas. Au Québec, le Colossus de Laval s'est ainsi ajouté aux cinémas de Montréal, Brossard, Kirkland et Sainte-Foy, les participants de la première heure.

Aux écrans d'Amérique du Nord s'ajoutent quelques salles au Japon et en Europe (Royaume-Uni, Norvège, Danemark, Suède). Partout, le succès est au rendez-vous, avec un bémol pour les rediffusions dans les nouveaux cinémas participants: nous étions vingt à Laval il y a deux semaines pour revoir I puritani de Bellini avec Anna Netrebko, plus belle que jamais. À la fin de la saison 2006-07, en comptant les rediffusions, le Met pense qu'il aura pu toucher 500 000 spectateurs à distance.

Aux États-Unis, certains se plaignent que ces rediffusions ne soient pas au même standard de qualité que les retransmissions en direct, avec une définition de 760i et un son stéréo. Les services techniques du Met nous ont assurés mercredi que cette question ne touche que le réseau National CineMedia aux États-Unis mais qu'au Canada la qualité technique des reprises est identique à celle des diffusions en direct.

Il n'empêche, l'expérience des Puritains de Bellini à Laval, où le premier acte s'est déroulé dans une grisaille déprimante, prouve que le plaisir du spectateur est largement tributaire du technicien de chaque salle, qui devra peaufiner minutieusement, à partir de son écran de contrôle, les réglages de contraste, de couleurs et de luminosité. Ce n'est pas parce que le signal transmis est numérique qu'il ne nécessite pas une mise au point précise.

Un autre regard

Esthétiquement, le projet est fascinant et on peut assurément proclamer qu'un nouveau genre vient de naître, puisqu'il s'adresse à un spectateur occupant une place privilégiée, la plupart des caméras se situant entre la fosse d'orchestre et la scène. Là aussi, la comparaison entre la retransmission d'I puritani de Bellini et celle du Premier Empereur de Tan Dun suscite d'intéressantes réflexions.

Plus qu'un spectateur, le mélomane assis dans un cinéma est un témoin de la représentation, témoin qui confie son regard à un tiers, le réalisateur. Dans le film d'opéra, ou même dans un DVD que l'on regarde chez soi, on peut accepter, parce qu'il s'agit d'un «produit visuel», la subjectivité d'un «metteur en image». Lorsqu'on regarde en direct une représentation, on éprouve, comme l'a bien défini une journaliste norvégienne, la véritable sensation d'assister de manière privilégiée au spectacle en direct de New York.

Nous regardons l'opéra, et confions donc nos yeux au réalisateur. L'attention est plus concentrée, plus posée. Ce spectacle aux premières loges a trouvé son mètre-étalon avec la captation du Premier Empereur confiée à Brian Large, qui réalisera également Eugéne Onéguine ce samedi.

Par contre, la retransmission d'I puritani, confiée à Gary Halvorson, a montré, notamment au premier acte, les grands dangers d'une réalisation trop nerveuse, avec un montage saccadé, des travellings, panoramiques et contre-plongées à grand angle. Ces «gestes» donnent le tournis et viennent parasiter la quiétude de notre position privilégiée, qui n'a cure de quelque virtuosité cinématographique. Le culte du plan fixe, célébré par Francesco Rosi dans Carmen, trouverait en tout cas ici une application tout a fait adéquate.

Le fait est que, dans son fauteuil douillet, le bonheur du spectateur dépend à présent autant des musiciens que du réalisateur vidéo et du technicien de la salle de projection. C'est une nouvelle donnée qu'il faudra maîtriser.

Collaborateur du Devoir

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