Jazz - La longue disparition

Les saxophonistes Art Pepper, Frank Morgan et Hank Mobley, le batteur Frank Butler ainsi que le pianiste Andrew Hill ont un trait commun: la disparition. Qu'on ne s'en fasse pas, il ne s'agit pas de celle qui se conclut dans un corbillard. Ni d'une brève mise entre parenthèses. Bref, on est entre les deux, soit la disparition longue.

Dans les cas de Morgan, de Pepper et de Butler, cette disparition avait été causée par ce qu'on appelle pudiquement des problèmes personnels. En clair, ils ont fait de la prison pour usage de stupéfiants. Mobley? Les raisons sont multiples. Reste le pianiste né à Port-au-Prince en 1937 mais élevé à Chicago. Il s'agit évidemment d'Andrew Hill.

On connaît, ou plus exactement on a connu ce musicien de la densité pour le soutien, instrumental il va sans dire, qu'il apporta dans les années 60 à Eric Dolphy, Jackie McLean, Joe Henderson, Lee Morgan et autres vedettes du label, grand label, Blue Note, sans oublier bien sûr les albums parus sous son nom.

Dans les années 70, Hill s'est replié. Non pour ces raisons qui ont marqué les vies de Morgan, de Pepper et d'autres, mais bien pour se concentrer sur ce qui le distingue d'une flopée d'artistes: la composition. À l'instar de ce que fit Jay Jay Johnson lors de cette décennie, Hill s'est appliqué à parfaire sa maîtrise de l'écriture et de l'arrangement.

Résultat? Après des années et des années d'étude combinée à l'enseignement, Hill a repris le chemin des studios. Il y a plusieurs semaines maintenant, un nouvel enregistrement paraissait sur Blue Note. Son titre? Tone Lines. La première écoute de cet album n'était pas terminée qu'on a compris pourquoi ses talents de compositeur avaient tellement ravi les critiques du Nouveau Monde comme de l'Ancien.

Ce compact s'ouvre sur une pièce intitulée Malachi. Elle mérite plus d'un arrêt, car symbolique des goûts du pianiste, révélatrice de ses inclinations sonores. Bon, Malachi... c'est Malachi Favors, contrebassiste d'une des quatre ou cinq meilleures formations des quarante dernières années, soit l'Art Ensemble of Chicago. Aujourd'hui décédé, Malachi Favors fut un ami très proche de Hill.

Avec le rythmicien de l'Art Ensemble, l'homme originaire d'Haïti cultivait la curiosité pour les horizons sonores venus d'ailleurs, et notamment d'Afrique. Dire cela c'est dire beaucoup sur l'inflexion que Hill a imprimée sur Tone Lines. C'est dire surtout que c'est le jazz tel que le concevaient Coltrane, Mingus et Dolphy, et tel que le conçoivent toujours Randy Weston, David Murray et John Zorn, duquel Hill se rapproche. Soit un mélange de densité et de créativité de tous les instants.

Réalisé en compagnie de John Hebert à la contrebasse, d'Eric McPherson à la batterie, de Greg Tardy aux saxophones et aux clarinettes et surtout de Charles Tolliver à la trompette, Time Lines devrait séduire les amateurs d'aventures.

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Le nouveau Sonny Rollins est arrivé. Il s'appelle Sonny Please, paru sur étiquette Emarcy. Vu la stature de l'homme, ici et là on parle de ce compact. Bon. Rollins ayant été un acteur important de l'histoire, il y est à jamais, dans l'histoire. On dit cela parce que, étant dedans, il n'a plus à la faire.

Comme pour ses récentes productions, son groupe comprend les excellents Clifton Anderson au trombone et Steve Jordan à la batterie, l'incisif Bobby Broom à la guitare, le vénérable, le sûr Bob Cranshaw à la basse ainsi que le percussionniste Kimati Dinizulu.

Le tout est à l'image du précédent album. Ce n'est ni extraordinaire ni quelconque. C'est vraiment entre les deux. En fait, la grande vertu de cet album est la suivante: il donne illico l'envie d'écouter Freedom Suite ou East Broadway Rundown. C'est déjà quelque chose.

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À la suite du décès du chaleureux Jay McShann en décembre, dans sa ville natale de Kansas-City, un bon nombre d'articles lui ont été consacrés. Après lecture de ces derniers, on voudrait juste souligner ceci: la très grande majorité des albums que ce pianiste du swing mâtiné de blues a enregistrés, du milieu des années 70 jusqu'à son dernier souffle, ont été publiés par deux labels canadiens. Soit Sackville d'abord et le fabuleux Stony Plain, fondé par Holger Pedersen, animateur à CBC.

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Amateurs d'americana, de roots, de folk-country-blues, sachez que le chanteur et guitariste Kelly Joe Phelps va quitter prochainement son cher Oregon et traverser la frontière. Le 1er avril, il se produira à l'auberge Black Sheep située à Wakefield, dans la région de Gatineau. Et Montréal? Allez savoir... Le numéro de téléphone pour réserver les billets: 1 888 222-6608.

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Au sommaire du dernier numéro de Down Beat: un long portrait de David Sanborn, un article consacré à l'association du vibraphoniste Bobby Hutcherson et du pianiste-organiste Joey DeFrancesco, un papier éclairant sur Bradley's, club aujourd'hui fermé, et des témoignages sur James Brown.

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