Zachary Richard: lueurs d'espoir dans la nuit noire

Comment parader au Mardi Gras quand les laissés-pour-compte de Katrina et de Rita se statufient dans leurs champs croûtés de sel? Comment entendre la musique quand s'élève la plainte des survivants du génocide rwandais? Comment manger ses écrevisses sans arrière-goût quand «l'océan devient cimetière»? Comment porter mille fins du monde sur deux épaules de Cajun? Zachary Richard, le citoyen, fait ce qu'il peut. Zachary Richard, le chanteur populaire, a laissé les chansons qu'il avait au fond du coeur remonter par la gorge jusqu'à l'air libre. Quatorze chansons non moins belles parce qu'elles sont essentielles, non moins lumineuses parce que sombres, enregistrées autour du monde avec les Francis Cabrel, Sanséverino, Wynton Marsalis, Ani DiFranco, Isabelle Boulay et Sonny Landreth. Un album phare. Une entrevue éclairante.

C'est écrit dans le livret du CD, à la dernière page. La note d'intention de l'artiste. «Ces chansons remplissent un carnet de voyage à travers tempêtes et rêves. Elles ont été inspirées par ouragans et disparitions: de proches, de villes, de baleines, de territoires et d'illusions. Je les offre à ceux et à celles qui sentent le désespoir rôder autour de la cabane: une amulette qui apporte amour et courage et lumière dans le noir.»

Tout est dit, sinon ceci: chapeau bas, Zachary. Déclarons-le sans ambages: Lumière dans le noir, le nouvel album de Zachary Richard, laisse pantois d'admiration. S'exposer ainsi au malheur d'autrui, à la grandeur de la planète, et en faire d'aussi magistrales chansons, qui ne sonnent jamais faux, qui ne sentent absolument pas la récupération calculée, qui ne servent à aucun prêchi-prêcha, qui ne dramatisent rien à outrance, ça méduse. Les ouragans, Katrina, Rita, on comprend. Le désastre est entré chez Zack sans même cogner à la porte. La Nouvelle-Orléans dévastée, la mer qui a fait son chemin à travers le pays cajun. Veux, veux pas, ça atteint. Quand on est artiste, ça inspire. L'incurie des gouvernants depuis les ouragans, ça indigne. Tout ça fait des chansons. La Promesse cassée, par exemple, écrite et chantée par Zach avec Francis Cabrel, est une colère plus que légitime, où la trahison de celui qui a «juré la main sur un livre» est dûment dénoncée.

Jusque-là, on est d'accord. Mais le Rwanda? Le Rwanda aussi? Le texte de la terrible et magnifique chanson Ô, Jésus est une juxtaposition de témoignages de survivants du génocide. Une autre chanson, Le Souvenir, évoque Beyrouth bombardé. Une autre encore, La Ballade de DL-8-153, cause pollution et réchauffement climatique, à travers l'agonie d'un béluga «bourré de PCB»: «Bourré de PCB / Bourré de DDT. / Bourré de cancer / À cause de l'homme qu'il côtoyait.» Dans La Liberté, Zack aborde même la délicate question du grand espoir déçu d'un pays québécois par ceux qui ont «appris à penser en écoutant René Lévesque». Ça fait beaucoup. Beaucoup de douleurs, de désillusions à recevoir, à comprendre et à exprimer pour un même Cajun. Fût-il artiste. Chaque cause n'est pas épousée, elle est imbibée. Prêter flanc à ce point-là, c'est dangereux. On se tue pour moins.

Je dis tout ça à Zachary, qui écoute sans mot dire.

Sérieux comme un pape. Et puis sourit. «Toutes ces chansons ne sont pas arrivées en même temps. Ce n'était pas un projet. La note à la fin du livret, c'est écrit après. C'est pas saint Paul to the Romans, tu comprends? C'est pas de la politique avec des mélodies dessus. C'est de la chanson populaire. Pourquoi c'est une chanson sur les baleines qui meurent qui m'est venue? Parce que j'ai été exposé à cette réalité, c'est sûr. Mais je ne me suis pas posé la question de l'effet que ça allait produire quand je l'ai écrite. J'y pensais même pas. Tu peux pas penser comme ça: t'écris ta chanson, c'est tout.»

N'empêche, lui dis-je, qu'une fois alignées, les chansons font non seulement leur effet, mais un effet conjugué. On est remué. Chaviré. Changé. «Ça me réjouit, mais c'est un supplément. Je ne m'assois pas pour dire: qu'est-ce que je peux faire pour aider le monde? Je ne peux pas me permettre de confondre le chanteur avec le citoyen. Le chanteur a une responsabilité envers la chanson, la mélodie, le texte, l'interprétation. Point. Le citoyen paie des taxes et a un point de vue qu'il peut exprimer dans une démocratie. Mais le citoyen ne doit pas contrôler le chanteur. Si le citoyen est aidé dans ses démarches parce que le chanteur chante une certaine chose, tant mieux, mais c'est dissocié dans ma tête. Autrement, ce serait de la propagande.»

Zachary poursuit sur sa lancée. Il tient à cette séparation de l'état et de la foi. «C'est sûr que maintenant, le disque est là, et il dit ce qu'il dit. La notion d'engagement social, de responsabilité envers la communauté, je la constate. Et j'en suis fier. J'ai l'impression de me présenter devant mon père [Eddie Joseph Richard, emporté par la leucémie en 2005] avec une espèce de trophée de hockey junior. "Regarde, papa, ce que j'ai fait!" Mon père ne m'a pas donné beaucoup de leçons, mais il m'a dit cinq mots, quand on était à l'hôpital en attendant de voir si ma mère allait mourir du cancer ou pas: "Take it like a man!" Ce disque, c'est ça.

Taking it like a man.»

Un album réalisé « contre toute sagesse »

C'est le propre des disques marquants. Il y a cohérence dans le propos, dans le son aussi. Ça donne l'impression d'avoir été créé dans un grand geste, enregistré d'un même élan irrésistible durant une session-marathon. Tout se tient, composant une oeuvre. Et pourtant, c'est une maison construite sans plan, sans logique. On pourrait dire: en pleine noirceur. Lumière dans le noir a été enregistré, mixé un peu partout, chez Cabrel à Astaffort, à Puteaux, à New York, à La Nouvelle-Orléans, au Boudreaux's Studio à Scott, en Louisiane, à Hamilton, en Ontario, etc. Les musiciens varient d'autant: on trouve Stéphane Sanséverino et sa bande de revivalistes du swing manouche pour La Ballade de DL-8-153, le grand Wynton Marsalis à la trompette pour La Promesse cassée, les champions d'Americana Bill Dillon et Sonny Landreth aux guitares et à la slide, et pas mal d'as instrumentistes québécois, dont Mario Légaré, Denis Courchesne. Florent Vollant joue sur la chanson qu'il a créée avec Zachary, Ekuen Ishpesh. Isabelle Boulay, Ani DiFranco chantent.

Et Zack, à quelques titres près, a porté le chapeau du réalisateur. «Contre toute sagesse», écrit-il dans les notes du livret. L'intéressé s'esclaffe. «Le tiers du budget est passé en frais de scolarité. Il a fallu complètement reprendre des chansons. Il y a eu des sessions où je me suis planté royalement. La bouée de sauvetage, ç'a été Mike Napolitano [qui a tout remixé]. Grâce à lui, j'avais la certitude que, malgré l'écartèlement, ça allait pouvoir se réunir dans un seul paquet.»

Cela dit, c'est précisément le caractère éclaté de l'aventure qui aura permis les rencontres fortuites et les moments de grâce. «Wynton, on a réussi à avoir une demi-heure avec lui. Il n'avait jamais entendu la chanson, il a joué deux fois, rangé sa trompette et m'a embrassé. J'ai joué avec de grands musiciens, mais ça, c'était autre chose. C'était: wow!» Émoi d'un autre ordre avec les choristes réunis pour les sessions de La Promesse cassée et d'Ô, Jésus: «Ce sont tous des sinistrés des ouragans, et pas à peu près. Un des chanteurs, sa femme a été emportée. Imagine l'émotion.»

Dispersion ou pas, tout ça coule de source, on jurerait du Zachary Richard. Même le p'tit jazz manouche de Sanséverino devient du Zachary. «C'était pas évident. Pour qui je me prenais d'aller dans ce monde-là? Ç'a fonctionné, mais le risque était là. La crédibilité, pour moi, c'est très important. Je sors d'une tradition et j'ai un passé. J'ai vécu mes 15 premières années d'enregistrements comme un chien fou, pissant sur tous les arbres de la forêt. Reggae, yeah. Funk, yeah. N'importe quoi. Et puis j'ai fini par aiguiser un style qui me ressemble, ma sorte d'american folk-rock. Le swing de Sanséverino, il fallait que j'intègre ça dans mon univers. David Torkanowsky, qui a réalisé deux chansons sur le disque, disait tout le temps ça aux musiciens: "You have to own it, man!"

Question d'appartenance. Question d'identité. Zachary Richard est Cajun dans tout ce qu'il chante, dans toutes ses musiques. Et pas question de déserter sa maison. «C'est très dur pour les gens, chez nous. On est à la merci du gouvernement et des ouragans. Mais on dirait qu'on n'est pas capables d'être démoralisés. Ça doit être Cajun, et Acadien quelque part. On en a vu d'autres. En 1927 [The Great Mississippi Flood of 1917, disent les livres d'histoire], c'était bien pire. La Deuxième Guerre mondiale aussi: mon père est parti cinq ans; ça, c'était d'la marde! Mais la vie continue, les gens rient, font l'amour, il y a un festival de jazz qui s'en vient. Quelle autre attitude tu veux avoir?»

Collaborateur du Devoir

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LUMIÈRE DANS LE NOIR

Zachary Richard

Musicor - Sélect

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