Yann Perreau & La Lune au Gesù - L'ivresse de l'homme libre

Est-ce parce qu'il a rapatrié ses chansons après la déconfiture de la petite compagnie de disques qui l'hébergeait? Est-ce le thème du spectacle, cette lune qui rend un peu fou quand elle est pleine? Était-ce simplement le bon moment, le bon âge, la bon dosage d'expérience et d'énergie? Était-ce le désir d'en faire plus avec moins dans le contexte intimiste du Gesù? Allez savoir. Le fait est que Yann Perreau, hier, était formidable. Mieux, il était tout ce qu'on savait qu'il pouvait être, et plus.

Il a toujours bien bougé: hier, il bougeait mieux. Fameusement. Tiers Montand, tiers mime Marceau, tiers Elvis. Il a toujours aimé les bébelles (machins pour trafiquer la voix, stock d'échantillonnages, petits effets de mise en scène): hier, il maîtrisait parfaitement l'utilisation de sa boîte à surprises, sans se cacher derrière. Il a toujours été casse-gueule et se la cassait parfois: hier, il pouvait se permettre n'importe quoi, même les dérapages, les apartés qui n'allaient nulle part et les coups d'inspiration, tout lui réussissait. Il a toujours bien chanté: hier, il était grand chanteur, crooner quand il voulait, fort en coffre quand ça lui prenait.

Il était chic, magnifique, sensuel, irradiant de la tête aux pieds, à la fois lâché lousse et en total contrôle de son corps. Rien ne lui semblait impossible: il pouvait déconner, émouvoir, transporter. La lune que proposait ce spectacle, il nous la décrochait, à volonté. Cette lune — la scène, en fait — était son terrain de jeu, et il en disposait comme le pro qu'il est devenu et le gamin qu'il est demeuré. Ludique et efficace. Cabotin et souverain. Heureux et affamé. Ivre de liberté.

Habilement, il alternait les situations. Il était parfois debout, se tortillant autour du micro, pendant que l'excellent Alex McMahon s'échinait au piano à queue. Ou alors il s'installait au piano, et McMahon aux claviers fournissait d'extraordinaires ambiances électro-pop, remplissant l'espace et les oreilles. Ou encore il jouait seul. Ou ne jouait pas du tout et récitait du Prévert. Ou se promenait parmi l'assistance, déplorant les places vides. Ou réquisitionnait Ariane Moffatt, le temps d'une reprise fabuleuse de Henry Lee, elle en PJ Harvey, lui en Nick Drake. Ou mettait du Bukowski en musique (L'Oiseau bleu, pure merveille). Oui, c'était parfois indulgent, à la limite de la complaisance, mais le gars éprouvait sa liberté, et c'était beau à voir.

Les chansons étaient transfigurées par ce Perreau gagnant (surtout L'Amour est une bombe, Guerrière, Cloudy mélancolie), les mélodies rehaussées par ces interprétations confiantes, et même les textes plus faibles de ce répertoire trop limité pour ne pas être inégal, magnifiés par le phrasé mordant. Ça donnait hâte à la suite. Après la lune, l'univers!

Collaborateur dyu Devoir

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