Musique classique - Les paradis perdus de Jordi Savall

Jordi Savall et son étiquette Alia Vox avaient ébloui les mélomanes du monde entier à l'automne de l'année 2005 avec un album consacré à la musique du temps de Cervantès. Ce livre-disque somptueusement présenté et illustré était assurément l'un des plus beaux objets de l'histoire du disque.

Devant le succès de l'entreprise, le grand spécialiste catalan de la musique ancienne nous revient avec Christophorus Columbus. Paradis perdus, sous-titré «Ombres et lumières au siècle de Colomb: l'histoire et la poésie en dialogue avec les musiques arabo-andalouses, juives et chrétiennes de l'ancienne Hesperia jusqu'à la découverte du Nouveau Monde». Cette désignation cadre très bien le sujet de ce périple historique en musiques et en paroles, concocté par Jordi Savall lui-même, assisté de Manuel Forcano pour les textes araméens, hébreux, arabes et náhuatl.

Le premier enseignement à la vue de ce luxueux ouvrage de 272 pages en huit langues (une quarantaine de pages par langue, donc), accompagné de deux disques, est un clin d'oeil assez immanquable: la ressemblance de Christophe Colomb, tel que représenté sur la couverture, avec l'humoriste français Coluche! Le reste est nettement moins drôle que cette joyeuse découverte, mais bien plus substantiel et fascinant.

Un voyage... évidemment!

Il serait illusoire de vouloir décrire chaque escale de cette contextualisation historique et musicale qui nous mène de 1408 à 1506. Là aussi les différentes étapes vous éclaireront sur le parcours illustré par Savall, un musicien décidément hors normes: prophéties et évocations anciennes; conquêtes et naissance de Colomb; nouvelles routes et grands projets; la fin de l'al-Andalus; la diaspora séfarade; découvertes et iniquités; testament d'Isabelle et mort de Colomb.

Chaque thème a son cadre musical. Quand Savall et ses amis d'Hespèrion XXI et de La Capella Reial évoquent la conquête d'Antequera (1410), c'est à travers une romance séfarade. Lorsque Colomb présente son projet aux rois catholiques (1486), nous entendons In te Domine Speravi de Josquin des Prés. Ces événements sont entourés de récits en diverses langues d'époque. Le chapitre sur la fin de l'al-Andalus, qui clôt le premier disque, est quasiment hypnotique. C'est sans doute cette «hypnose de l'esprit» que vise Savall en nous invitant à le suivre.

De ce point de vue, Christophorus Columbus, par l'infinie mosaïque de cultures qu'il prend à témoin, est sans doute un peu plus exigeant que Cervantès. Mais le musicien, qui aime jouer avec le temps et le silence, n'a jamais cédé à la facilité et n'a certainement pas envie de payer un tribut à la société de l'emballement et du zapping.

À cela s'ajoute un regard historique et humaniste résumé au début d'un préambule: «Notre passé n'est pas seulement le nôtre. L'espace géographique que notre culture a occupé durant des siècles contenait en son sein des gens différents, pratiquant d'autres formes culturelles et religieuses comme, au temps de l'ancienne Hesperia, la musulmane et la juive. Mais au Moyen Âge — qui fut comme l'époque actuelle, celle des haines religieuses et de l'incompréhension — le paradis des "Trois cultures" de l'Hesperia vint à se dégrader et pourtant, malgré l'intolérance et les cruautés, Arabes et Juifs habitaient parmi nous, vivaient comme nous, étaient nous.» Dans ce contexte, Savall veut célébrer l'émergence d'une «figure exceptionnelle: Christophe Colomb», qui transformera un «nouveau paradis» sur un autre continent.

Si l'on est un mélomane classique, sans doute est-il préférable d'avoir déjà croisé le chemin de la musique arabo-andalouse pour être sûr d'apprécier ce que nous propose ici Jordi Savall. Mais ceux qui ont déjà côtoyé, par exemple, les Cantigas d'Alphonse X le Sage se trouveront d'emblée en terrain connu dans ce double album qui rend à l'édition phonographique toute sa noblesse.

Collaborateur du Devoir

***

CHRISTOPHORUS COLUMBUS

«Paradis perdus»

Villancicos, Romances et oeuvres instrumentales des XVe et XVIe siècles. Hespèrion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Jordi Savall. Deux SACD Alia Vox AVSA 9850 (distr. Pelléas).

À voir en vidéo