Entrevue avec Thomas Fersen - Dénudé jusqu'au ukulélé

C’est toujours l’hiver que Thomas Fersen nous revient.
Photo: Jacques Grenier C’est toujours l’hiver que Thomas Fersen nous revient.

Une tuque juche en permanence sur le sommet de son crâne. On dirait Paul Léautaud. La ressemblance s'arrête au couvre-chef. On a de l'écrivain cette image d'éternel vieillard alors que le cher Thomas, à 44 ans, arbore toujours ce faciès de Gaston Lagaffe mâtiné de Grand Duduche. Ce doit être le froid qui conserve: c'est toujours en janvier ou en février qu'il nous revient, le Fersen. Cryogénisation temporaire. «J'oublie, c'est pour ça. J'oublie que c'est si froid chez vous.» Dans Bonne fête Hyacinthe, le DVD tout neuf qu'il apporte en même temps que son ukulélé en petit bagage, on voit justement Montréal en janvier, l'an dernier: une rue du Plateau, quelqu'un qui pellette le devant de sa porte et Fersen en gros plan qui maugrée: «Maudit décalage horaire... »

Thomas s'est filmé lui-même disant ça. De fait, il a filmé pour le DVD tout ce qu'il y avait à filmer entre les extraits des spectacles de la méga-tournée de l'album Le Pavillon des fous. Images des musiciens qui déconnent ou s'emmerdent ou s'endorment en coulisses, en train, en minibus, images du déballage-remballage des deux camions d'équipement (c'était une tournée où Fersen se la jouait volontairement très rock star, avec gros système d'éclairage et grosse sono), etc. Du séjour à Montréal, on voit les loges à La Tulipe, la journée de promo (« ... à Radio-Canada, Radio-Canada et Radio-Canada... »), et Thomas Fersen fatigué. En vérité, on voit Thomas fatigué un peu partout. «Je suis fracassé de fatigue», confie-t-il en fin de tournée à sa caméra. De ville en ville, notre héros de cinéma maison semble avoir eu pour principale activité, outre les concerts (où il est fort dynamique), de se frotter les yeux. «Eh oui. C'est exactement ce que je voulais montrer. Démystifier. Par moments, la tournée, c'est pénible. Par moments, c'est rigolo aussi.»

Ça lui ressemble bien, au Fersen, d'être le cinéaste amateur de son propre DVD. Ses chansons, le plus souvent, sont le substrat d'observations. Une seconde nature chez lui. Dans le DVD, il se filme souvent en flagrant délit de contemplation intéressée. «C'est un trait de famille. Ma fille est pareille. Je vois son regard, sa façon de regarder les gens et les choses, et son cerveau en route pour analyser ce qu'elle est en train de voir. Mes parents sont comme ça aussi. C'est intéressant, les autres, quand même.» Cela dit par celui qui, entre deux observations, braque l'objectif sur ses poils de narine. «Il y a un côté narcissique, c'est une donnée de base dont j'étais conscient pour ce projet. On s'en accommode, quitte à devenir un peu insupportable pour soi-même. L'important est d'avoir gardé une trace de cette tournée, qui aura été sans doute la seule occasion pour moi de vivre un aussi gros truc. On a joué à Nyon, à La Rochelle, sur de grandes scènes en plein air, devant de très grosses foules. C'était très impressionnant.» Une expérience extraordinaire pour Fersen, qui avait jusque-là mené carrière en relative proximité de terrain avec le public. «J'avais le matériel de ce disque plus rock, qui s'y prêtait, et j'avais envie de vivre ça.» D'où le désir d'un journal de tournée, sur film.

Vers la fin du DVD, il y a de chouettes séquences où on voit Thomas et Pierre Sangra, le premier au ukulélé, le second à la guitare ou à la mandoline, s'offrant des versions délicieusement minimales de chansons du spectacle. On comprend que le nouveau spectacle ukulélé-guitare que les compères présenteront au National ce soir, demain et samedi (ainsi que le mardi 27 février au Grand Théâtre de Québec et le lendemain au Vieux Clocher de Magog), est né pour ainsi dire du désoeuvrement, du temps à tuer entre les étapes de la tournée précédente. Ce qu'on voit, ce sont moins des répétitions que des occasions saisies à la sauvette. Des récréations. «Ce ukulélé, je l'ai acheté à New York, quand on a enregistré là en 1997. Depuis, je le traîne partout. Je m'en sers pour m'échauffer la voix. Toujours les mêmes quatre ou cinq chansons. J'en jouais aussi avec Pierre, quand on avait le temps, pour le plaisir. Et à chaque fois, on se disait qu'il faudrait monter un répertoire. On s'y est finalement mis cet été.»

Méchant contraste. Après Le Pavillon des fous, tout décoré et tout habillé, c'est le dénuement volontaire. «C'est une liberté de mouvement appréciable après avoir vécu ce grand truc formidable mais quand même assez contraignant. On n'a besoin de rien. Y a pas de camion. Un ukulélé, c'est petit et léger. C'est un instrument d'accompagnement, tu peux chanter dessus, c'est assez complet, y a pas beaucoup de chansons qu'on ne peut pas jouer.» Ainsi sont revenues d'un passé déjà lointain Louise, Les Papillons, Le Chat botté. «L'objet donne envie, c'est une ouverture. En ce moment, je compose de nouvelles chansons sur le ukulélé. C'est marrant. Je n'y arrivais pas avant, et maintenant que c'est devenu mon instrument principal, les chansons surgissent. J'ai eu comme ça une période piano et une période guitare. Comme des relations de couple. L'instrument t'appelle, et tu vas vers lui.» Et tu vis un amour exclusif. Et tu ne le quittes plus. Et tu braves la froidure en sa compagnie.

Collaborateur du Devoir

- Bonne Fête Hyacinthe, de Thomas Fersen, DVD (Tôt ou tard - Warner). En spectacle au National jusqu'à samedi.

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