Musique classique - Angèle Dubeau, toute seule

Angèle Dubeau lançait cette semaine les festivités entourant ses trente ans de carrière. La célébration culminera par un concert donné le 2 mars à la salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts dans le cadre du festival Montréal en lumière. La violoniste y sera entourée de ses amis fidèles: Anton Kuerti, Oliver Jones, Yuli Turovsky, François Dompierre et les musiciennes de La Pietà.

Pour l'heure, c'est le lancement du disque Angèle Dubeau solo qui occupait le devant de la scène cette semaine, signant un retour de la violoniste comme soliste plus de six ans après Opus Québec, son dernier CD sans La Pietà.

L'idée est de prime abord étrange: Angèle Dubeau, musicienne du partage, incarnation, au pays, de la «démocratisation» de la musique classique, fête, à 44 ans, ses trente années de carrière et le fait, au disque, toute seule dans son coin.

Un vrai pari

De fait, la première réflexion que suscite Solo est la singularité de cet exercice, mais surtout son aridité intrinsèque. D'où un vrai pari, osé par la violoniste, puisqu'il n'est pas avéré qu'un auditeur non-violoniste puisse prendre un grand plaisir à écouter un disque de violon non accompagné. Les admirateurs d'Angèle Dubeau et les acheteurs du disque auront, seuls et individuellement, réponse à cette question de fond.

Cette considération n'est pas inhérente au programme choisi par Angèle Dubeau, mais au genre «violon solo» en soi. Force est de constater que seuls les Caprices de Paganini et les Sonates et partitas de Bach se sont imposés au répertoire. Or la violoniste québécoise a monté la barre encore plus haut en évitant, à dessein, l'un et l'autre de ces compositeurs.

Le répertoire est donc puisé dans le catalogue baroque (Locatelli), classique (Campagnoli) et du XXe siècle le plus accessible (Enescu, Glick, Piazzolla, Brubeck). Je mets très volontairement à part la comptine simplette d'un certain Ridout narrant l'histoire d'un taureau rêveur, dont Maxim Vengerov s'est fait l'avocat et qu'on trouve sur le disque avec récitation en français et en anglais. Les enfants aimeront peut-être.

Ce qui frappe à l'écoute, c'est d'abord le «concept sonore» du projet, avec un violon placé dans une église dont la réverbération l'entoure d'un halo. Il y a en même temps un curieux effet de «proximité-distance», puisque nous avons l'impression d'être à 20 mètres du violon tout en entendant la respiration de la soliste

(cf. Piazzolla, plage 3)!

Des oeuvres retenues, mes préférences vont à Sérénade et danse d'Irving Glick et au Divertimento op. 18 n° 7 de Bartolomeo Campagnoli (1751-1827). L'Étude-tango n° 3 de Piazzolla est l'autre pièce que l'on pourra qualifier de «séduisante». Le reste demande à être apprivoisé patiemment. En tout cas, Angèle Dubeau s'est fait plaisir et y croit, car elle s'engage à défendre ses choix avec concentration, puissance sonore et sans la moindre complaisance interprétative.

Solo est disponible en deux présentations: un CD normal et un album en tirage limité, adjoignant au CD un DVD-audio multicanal. Le DVD-audio est le format concurrent du SACD dans le marché (très étroit) de la restitution sonore multicanal pour audiophiles. Sur un lecteur DVD-vidéo normal, ce disque pourra être lu en Dolby Surround 5.1 — le «.1» (lié aux sous-graves du subwoofer) étant en l'occurrence parfaitement superflu.

L'effet sonore en écoute multicanal est celui d'une large «monophonie spatiale», dans laquelle le canal central supporte le son, enrobé par les autres voies. Le DVD comporte en prime quelques photos en format 4/3 et un petit film — en 16/9 — sur l'enregistrement.

Comme une facétie, la plage 12 (la comptine du taureau niaiseux, récitée en anglais) dure près de quinze minutes, pour une longueur annoncée de 10 min 43. C'est qu'après une minute de silence, Angèle Dubeau enchaîne, par surprise, sur un... reel traditionnel. Qui l'aime la suive, donc... et jusqu'au bout!

Collaborateur du Devoir

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ANGÈLE DUBEAU

Le disque: Angèle Dubeau solo, paru le 6 février chez Analekta.

Le concert: Angèle Dubeau fête ses 30 ans (sic!), le 2 mars à 20h, à la salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. Rens.: 514 842-211.