Concerts classiques - Féerique Lakmé

L'Opéra de Montréal mettait, samedi soir, Lakmé à son répertoire. Voir l'un des dix ouvrages majeurs du répertoire français gagner l'affiche de l'institution lyrique d'une ville francophone après... vingt-six années de fonctionnement (!) de cette institution a quelque chose de vertigineux. On peut penser ce que l'on veut du passage de Bernard Labadie à la tête de l'Opéra de Montréal (OdeM), mais on ne peut certainement pas lui nier le mérite d'avoir remis quelques pendules à l'heure et d'avoir ouvert des voies que ses successeurs auraient grand tort de ne pas suivre. Le respect de nos racines lyriques francophones est une chose, le choix de nouveaux partenaires de coproduction en est une autre.

L'équipe venue d'Australie pour donner une vie scénique à notre Lakmé, partagée entre Montréal et Sidney, a accompli un travail féerique. Mark Thompson, responsable des décors et costumes, a choisi de donner vie à cette Inde coloniale de carte postale — celle de l'imagerie populaire, comme celle du vieux Fritz Lang dans le Tigre du Bengale — ici totalement saturée de couleurs. La scène du marché au début de l'acte II a même déclenché des applaudissements. L'OdeM a mis les moyens pour, en dépit de sa crise financière, rendre justice à la vision chatoyante d'une Inde fantasmée par des yeux européens. Les éclairages, comptant parmi ce que l'on a vu de mieux à l'OdeM, en ont rehaussé la magie visuelle.

La mise en scène d'Adam Cook établit des rapports logiques entre les personnages. Pour le second acte — la scène du marché —, la production opère néanmoins quelques raccourcis: musicalement, les danses du premier tableau ont été coupées et, scéniquement, Adam Cook choisit de vider et de remplir l'espace selon les besoins, plutôt que de faire de l'acte une grande scène de foule, de laquelle se détachent tour à tour certains personnages. Mais Cook est sensible à la mosaïque de styles, les apparitions des Anglaises étant parfois traitées avec un comique d'opérette.

Parmi les bonnes idées de Bernard Labadie, on ajoutera celle d'avoir confié un opéra à Jean-François Rivest. Dès les premiers accords de l'introduction, on entend tout le mordant de cette direction lucide. Rivest «porte» parfaitement les chanteurs, avec des gestes hauts et précis. Et le plateau est splendide: Aline Kutan — à défaut d'une grande aura scénique, notamment dans les tourments qui assaillent Lakmé à l'acte III — a tous les moyens du rôle. Elle peut se permettre encore plus de patience et de décontraction dans l'air des clochettes. Quand elle goûtera vraiment son art, Aline Kutan franchira encore un nouveau palier.

Des paliers, Frédéric Antoun en franchit tous les six mois, et il ne cesse de nous étonner, malgré un bref coup de fatigue dans sa cantilène de l'acte 3. J'espère qu'à la prochaine Flûte enchantée on pensera à lui confier le rôle de Tamino. Randall Jakobsh a une émission un peu couverte, mais un gros volume et une forte présence. Quant à Mireille Lebel, elle me semble le talent le plus prometteur des pensionnaires de l'Atelier lyrique.

Verdict plus que positif, évidemment pour une production à ne pas manquer.

***

OPÉRA DE MONTRÉAL

Delibes: Lakmé. Aline Kutan (Lakmé), Frédéric Antoun (Gérald), Randall Jakobsh (Nilakantha), James Westman (Frédéric), Mireille Lebel (Mallika), Choeur de l'Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, dir. Jean-François Rivest. Mise en scène: Adam Cook. Décors et costumes: Mark Thompson. Éclairages: Gavan Swift. Salle Wilfrid-Pelletier, le 3 février. Reprise les 8, 10 et 14 février à 20 h.

***

Collaborateur du Devoir