Jazz - La réinsertion de Coleman Hawkins par Bennie Wallace

Il y a une trentaine d'années, Tommy Flanagan, pianiste des élégances, et Bennie Wallace, saxophoniste au long cours, avaient publié presque simultanément des albums consacrés aux grandes oeuvres du capitaine Monk, alors toujours de ce monde.

Produits par Enja, label allemand qui cultive la qualité avec méticulosité, ces deux disques sont à l'origine d'un phénomène dont l'ampleur va toujours grandissant. De quoi s'agit-il? Les albums sont faits uniquement des compositions de Monk, l'homme qui au cours des dix dernières années de sa vie raconta des légendes à ses amis les chats de l'autre côté de la Hudson River. Soit face à Manhattan.

Aujourd'hui, Wallace se signale à nous en proposant une galette de plastique qui se conjugue du début à la fin avec les fins travaux portant l'empreinte de Coleman Hawkins. Lorsqu'on a eu le résultat en main, on s'est dit, bêtement d'ailleurs: comment se fait-il que personne n'y ait pensé avant?

Car la dernière exploration musicale de Wallace se distingue énormément des publications récentes comme actuelles. Baptisée Disorder At The Border. The Music of Coleman Hawkins, cette aventure, on le répète, tranche passablement avec le reste. Elle se détache d'un lot trop encombré par ces productions aussi fades que vides de sens, ou plus exactement sans vie, sans étincelle.

Si elle n'est pas encore historique, l'aventure relève quelque peu du manifeste. Ce n'est pas que Wallace soit un militant, mais... son disque vient à point. Sans qu'il en ait eu la volonté, le saxophoniste originaire du Tennessee met le doigt sur le bobo. Le gros bobo de notre époque. On s'explique.

Depuis plusieurs années maintenant, les souffleurs de la nouvelle génération privilégient un peu trop le contenu aux dépens de l'enveloppe. Tous sont d'extraordinaires techniciens, des lecteurs hors pair, mais de piètres sculpteurs. Or au saxo, surtout le ténor, le son, c'est tout.

En rendant hommage à Coleman Hawkins, Wallace rend hommage en fait à l'inventeur de l'instrument. Bon, on sait qu'en réalité c'est le Belge Adolphe Sax qui a fait les coutures et les soudures pour accoucher de ce drôle d'engin. Reste que, pendant près d'un siècle, les compositeurs et musiciens le regardaient, le saxo, avec distance, car ils étaient intrigués.

Gustav Mahler mis à part, ils ne savaient pas trop quoi en faire jusqu'à ce que Hawkins s'en empare et mette en lumière toutes ses possibilités en s'appuyant sur le son. C'est grâce à lui d'abord, et à Lester Young ensuite, que le saxo est devenu l'instrument le plus proche de la voix humaine.

Pour saluer le centième anniversaire de Hawkins, Wallace a donc eu l'intelligence de s'entourer de fines lames, qui plus est réputées pour être des modernes. À la trompette, on retrouve Terell Stafford, au saxo alto il y a Jesse Davis, à l'autre alto il y a Brad Leali, au baryton (yes!) on retrouve Adam Schroeder, au piano il y a Donald Vega, à la contrebasse il y a Danton — quel prénom! — Doller, à la batterie il y a Alvin Queen, et au...

Et au trombone, il y a l'immense Ray Anderson. Que ce dernier ait convenu de répondre à l'appel de Wallace en dit long sur la pertinence de l'aventure. En soi, la présence d'Anderson est un gage de qualité.

Toujours est-il que ces neuf bonshommes ont pris un jour la route de Berlin pour se produire dans le cadre du festival de jazz. De leur prestation, ils ont retenu six morceaux célébrés par Hawkins ou associés à sa personne. Le programme? Disorder At The Border, La Rosita, Bean And The Boys, Honeysuckle Rose, Body And Soul et Joshua Fit The Battle of Jericho.

De leur interprétation, on retient d'abord les longueurs. Le morceau le plus bref totalise près de neuf minutes, le plus long dépasse les seize minutes. Autrement dit, jamais ils n'ont fait dans le minimalisme. Tout le temps, ils prennent le temps. Le temps de bien introduire le morceau, le temps de bien capter l'attention de l'auditeur pour ensuite développer les beautés jusque-là cachées de Body And Soul, de La Rosita et d'autres pièces.

Cet album est d'autant plus réjouissant que tout est pratiquement parfait. Du choix du sujet à sa déclinaison. Bennie Wallace est l'opposé du deux de pique.

***

Dans le dernier numéro de Jazz Magazine consacré aux chanteuses et à certains chanteurs, on a retenu ce propos d'Archie Shepp lors d'un débat portant sur l'enseignement du jazz: «Chez moi, 20 % des Noirs sont en prison! Ils ne vont pas apprendre la musique comme Lionel Hampton ou Johnny Griffin, ils ne vont pas rencontrer ces gens-là. À présent, le jazz correspond à la classe moyenne. Il faut qu'on trouve le moyen de faire tomber cette barrière. En cela, l'éducation doit jouer un rôle important.»