Musique classique - Lakmé, au-delà des clochettes

Parfois, il ne reste d'un opéra qu'un air. Ebben? Ne andrò lontana ou Rachel, quand du Seigneur ont assuré respectivement la survie dans les mémoires de La Wally d'Alfredo Catalani et de La Juive de Jacques Fromental Halévy. Il serait facile de réduire Lakmé de Léo Delibes, qui prend l'affiche de l'Opéra de Montréal ce soir, au fameux «air des clochettes» chanté par l'héroïne au second acte. Ce serait pourtant une injustice pour un ouvrage qui a su, malgré un désamour certain dans la seconde moitié du XXe siècle, se maintenir au répertoire.

Lakmé a été écrit par Léo Delibes en 1882 et créé en 1883 à l'Opéra-Comique, où il fêta sa 1500e représentation en 1960. L'ouvrage a été singulièrement boudé depuis, la réputation de Lakmé restant supérieure à sa diffusion sur les scènes du monde, malgré un certain engouement grâce à la rayonnante soprano Natalie Dessay. L'Opéra de Montréal présentera cet ouvrage pour la première fois en version scénique dans une coproduction avec l'Opera Australia de Sydney. C'est d'ailleurs la première collaboration de cette institution avec une maison d'opéra en Amérique du Nord.

Batifolage colonial

Avant de situer l'ouvrage dans le paysage lyrique et musical du dernier quart du XIXe siècle français, il faut d'abord en relater l'argument. L'action se situe en Inde à l'époque de la conquête coloniale anglaise. Le brahmane rebelle Nilakantha célèbre des cultes interdits dans un temple secret. Avec sa fille, la prêtresse Lakmé, il prie et s'élève contre les forces de la colonisation.

En compagnie de son esclave, Mallika, Lakmé va cueillir des fleurs de lotus dans le jardin sacré (admirable duo Viens, Mallika... sous un dôme sacré). Au même moment, la fille du gouverneur, Ellen, en franchit la clôture, accompagnée de deux officiers, Gérald et Frédéric. Gérald aperçoit sur une table les bijoux sacrés de Lakmé. Il reste sur place pour les dessiner. Survient Lakmé, qui lui demande de fuir mais se sent dévorée par un sentiment passionné (partagé). Arrive Nilakantha. Il voit que l'enceinte du temple a été profanée et se promet de châtier le coupable.

Le décor de l'acte II est la place du marché. Nilakantha, déguisé en mendiant, force Lakmé à chanter la chanson d'une vieille légende (c'est l'«air des clochettes»). Gérald voit Lakmé et se trahit. Nilakantha confie sa fille à son serviteur Hadji et part se venger. Poignardé et laissé pour mort par Nilakantha, Gérald n'est que blessé. Lakmé ordonne à Hadji de l'emmener dans la forêt.

C'est dans une hutte, cadre de l'acte III, que Lakmé propose à Gérald de boire avec elle l'eau d'une source sacrée qui assure un amour éternel et permet d'être protégé par les dieux. Mais Frédéric survient et annonce à Gérald que leur régiment part dans une heure. Lakmé revient avec la coupe et voit que l'humeur de Gérald a changé. Elle comprend et, désespérée, avant de lui tendre la coupe, mord en cachette une fleur mortelle. Alors que Nilakantha surgit, Lakmé sauve Gérald en révélant à son père le lien sacré qui l'unit à elle. Lakmé expire, Gérald est effondré, Nilakantha chante l'ascension aux cieux de sa fille.

Attractions orientales

Le roman de Pierre Loti qui servit d'inspiration à Lakmé raconte les amours d'un lieutenant de vaisseau et d'une Tahitienne, qu'il doit quitter pour échapper à la tuberculose. On voit que les librettistes Edmond Gondinet et Philippe Gille s'en sont bien écartés. S'ils situent l'action de l'opéra en Inde, c'est que l'orientalisme est devenu, dans la France artistique (et donc musicale) de cette époque, une valeur sûre.

La distanciation géographique à l'opéra remonte déjà à Lully (Les Indes galantes), Mozart (L'Enlèvement au sérail), Rossini (L'Italienne à Alger) et Weber (Abu Hassan). Mais Lakmé s'inscrit dans un mouvement d'attraction de son époque pour l'Orient.

Lakmé n'existerait pas non plus sous cette forme sans Les Pêcheurs de perles de Bizet, qui se déroule dans l'île de Ceylan. On en profitera pour rappeler à quel point Bizet fut un précurseur dans son choix de sujets. C'est aussi le cas de Carmen: quel opéra, avant, s'était intéressé à une ouvrière? Les parallèles entre Les Pêcheurs de perles (1863) et Lakmé (1883) s'imposent dès les premières minutes des deux opéras: un choeur pour camper la situation, un temple sacré, un duo en apesanteur (deux hommes pour Au fond du temple saint chez Bizet, deux femmes pour Viens, Mallika... sous le dôme épais) et une prêtresse brahmane qui se signale par des mélopées au loin. La musique du jeune Bizet (25 ans) est évidemment plus fougueuse que celle écrite vingt ans plus tard par son aîné de deux ans. Mais la parenté est évidente.

La différence majeure est qu'entre 1863 et 1883, le traitement de l'orientalisme en musique a fortement évolué. La France est à la pointe de ce mouvement depuis le tournant du XIXe siècle et les campagnes de Napoléon en Égypte. L'oeuvre fondatrice de l'orientalisme musical français est Le Désert de Félicien David (1844). À l'opéra, il y aura, deux ans après Les Pêcheurs de perles, L'Africaine de Meyerbeer et, surtout, en 1877, Le Roi de Lahore du jeune Massenet, que son librettiste Louis Gallet conçoit alors comme un «grand opéra exotique sur un thème indien». 1877, c'est aussi l'année de la création, sur des rives moins lointaines mais tout aussi étrangères, de Samson et Dalila de Saint-Saëns.

Cette «externalisation» de l'action est avant tout l'occasion pour les compositeurs de se laisser aller en matière de sensualité des lignes musicales, sous prétexte de modes orientaux. Sur ce point, la différence entre la musique subtile et sinueuse de Léo Delibes et le franc Bizet des Pêcheurs de perles est patente.

Techniquement, Lakmé est aussi un cocktail subtil et parfait d'ingrédients de base de l'opéra de l'époque. Delibes traduit en musique les ressorts du livret: exotisme, conjuration menée par le grand prêtre, amour tragique et aussi intermèdes légers lorsque les Anglais évoquent leur vision de l'Inde. Il le fait avec un chic exquis et le sens des tournures et de l'orchestration de celui qui a déjà fait merveille dans la musique de ballet mais maîtrise tous les genres de l'opéra. À cet égard, il fait parfaitement exister le personnage de Gérald. Il lui confie notamment un air important, Fantaisie aux divins mensonges, une cantilène, Ah, viens dans la forêt profonde, et trois duos avec la belle prêtresse.

C'est à Frédéric Antoun, révélé dans L'Étoile de Chabrier, que sera confié ce rôle. Il aura face à lui Aline Kutan, qui a incarné Lakmé sur scène à l'Opera Arizona, au Michigan Opera, à l'Opéra d'Avignon et à celui de Toulon, en France, de même qu'à Karlsruhe en Allemagne. Randall Jakobsh, qui avait chanté à Montréal en 2003 dans La Flûte enchantée, sera Nilakantha. Visuellement, la production sera australienne de A à Z, et Jean-François Rivest se retrouvera pour la première fois dans la fosse de l'Opéra de Montréal.

Collaborateur du Devoir

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LAKMÉ

Opéra en trois actes de Léo Delibes sur un livret d'Edmond Gondinet et Philippe Gille, d'après un roman de Pierre Loti. Direction: Jean-François Rivest. Mise en scène: Adam Cook. Décors et costumes: Mark Thompson. Éclairages: Gavan Swift. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les 3, 8, 10 et 14 février à 20h. Billetterie: 514 842-2112.

Écoute recommandée: l'enregistrement de Michel Plasson, avec Natalie Dessay dans le rôle-titre (EMI).