Richard «Guétard» Desjardins à La Tulipe - Six cordes à son arc

On l'aurait écrit du bout des doigts, il l'a dit haut et fort: «À soir, j'joue comme un pied, c't'épouvantable!» Ce à quoi une voix à répondu, au nom de tous nous autres: «C'est pas grave!» Bien sûr qu'il disait vrai: pas très lestes, les mains, hier soir. Tout aussi vrai qu'on s'en contrefichait pas mal, du parterre jusqu'au fin fond de La Tulipe. Ça le piquait dans son orgueil, perfectionniste comme il est: on compatissait. Mais nul ne partageait son dépit. On ne demandait pas à Richard «Guétard» de gratter à la Ségovia ou même à la Fradette. C'est au piano qu'il peut faire le virtuose, puisqu'il l'est. À la guitare, et surtout dans ce spectacle d'exception où il n'est qu'à la guitare, c'est le folksinger et ses «protest songs» qu'on a dans la face, mêlé au westerneux d'hôtel perdu. Un Woody Guthrie, un Hank Williams, un Paul Brunelle, un Townes Van Zandt réunis en un seul «Richard Guétard».

Certes appréciait-on l'effort. Nous donner ainsi Tu m'aimes-tu, avec le solo de piano transposé en arpèges pas très faisables à la sèche, c'est pas rien, même si c'était forcément un peu raté quelque part entre les jointures et les «frets» du manche. Ça me rappelait le démo guitare de Paul Simon pour Bridge Over Troubled Water, rendue immortelle au piano. La sensation de redécouverte. Pareil hier. Je réentendais Tu m'aimes-tu dans toute sa fragilité. Dans la précarité même du jeu de guitare, la vérité de la chanson jaillissait à nouveau.

Qui plus est, on était content tout court. De vivre ça. Merci au festival Voix d'Amériques de nous avoir fourni cette occasion inespérée de voir et entendre le «Richard Guétard», ce spectacle de close-combat que Desjardins avait promené partout au Québec sauf à Montréal (incidemment, il récidive ce soir, devant une salle pareillement comble). C'était avant la tournée de Kanasuta, spectacle tellement sophistiqué et tellement parfait qu'on avait un peu oublié que Richard Desjardins était d'abord un chansonnier militant. Un garrocheur de vérités pas toujours belles à entendre, férocement articulées, dangereusement satiriques.

On avait oublié qu'il avait six cordes à son arc, le gars de Val d'Or. Et plein de flèches. Ou si voux préférez: six balles dans son barillet, et plein de cibles. Dans Charcoal, Kooloo kooloo, Au pays des calottes, Boomtown Café, Le Bon gars, Les Bonriens, dans le monologue chargé à bloc de «l'embaumeur forestier», il était hier dévastateur. Et heureux d'être militant, même s'il a aussi donné la tendre Jenny et L'Étoile du nord et Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours. Il fallait le voir sourire de satisfaction quand les gens criaient «yahoo!» à la façon d'un rodéo, une fois les diverses bêtes — le politicien, le chef d'entreprise, le gars des ressources humaines — terrassées. Oui, il fallait le voir, franchement magnifique dans sa chemise western Nudie en soie rose et fleurs rouges, tel Gram Parsons en 1973. Cowboy jusqu'au bout des bottes. Faisant mouche même quand il ratait des notes.

Collaborateur du Devoir