Musique alternative - Pirates de la pop

«Ben, je suis Karlof Galovsky, poète maudit, pis, euh, j'suis venu pour la chanson, entouré d'une bande de mercenaires fous, avides de sang, d'argent, de succès, de gloire. On sort un microsillon. Vous allez voir, les charognards du rock.» Non, Karlof Galovsky et sa bande ne se sont pas présentés au Devoir de la sorte. Ils se présentent ainsi dès les premières secondes de l'album Fuck'n'Shit Baby Love! Vous avez bien lu: Fuck'n'Shit Baby Love!

Ceux qui suivent le moindrement les activités de la scène locale connaissent les frasques et les exploits de la formation montréalaise. Le Karlof Orchestra, c'est l'orchestre dont on sait qu'il a déjà joué, l'an dernier, au fameux bar de danseuses L'Axe (Le Devoir y était, mais uniquement pour les chansons, les yeux bandés). C'est aussi le band qui a terminé au second rang de la dernière édition du concours des Francouvertes, après avoir occupé la tête du classement dès la première soirée des préliminaires, au sommet du monde pendant neuf semaines.


Fuck'n'Shit Baby Love!, c'est toute la gamme de nuances qu'amène avec elle l'ironie, une arme que Galovsky et sa bande manient avec un doigté prodigieux, sans exagérer. Avec des titres comme Riff commercial, qui «varge» sur l'industrie du rock, Quétaine Song, dont le ton est juteux et le texte d'un vide consommé, n'eût été du second degré évident de la pièce, ou encore Y'attend, à propos de l'impossible dédale de la création et de l'écriture, l'album Fuck'n'Shit Baby Love! est celui du pastiche, du piratage, d'un travail de sape de la pop insipide que s'évertue à vilipender le Karlof Orchestra sur fond de punk, de rock, de disco et de jazz à l'occasion.





Un truc global


Le pastiche, sur ce Fuck'n'Shit Baby Love! qu'il faut prendre le moins sérieusement possible, commence dès la pochette passée dans le collimateur. Avec son esthétique rétro, le artwork de la pochette reprend la formule des designs abstraits de Dave Brubeck, plus notamment celle de 1959, du célèbre Time Out du DB Quartet, qui contenait la remarquable Take Five, remplacée aujourd'hui par une élucubration de Karlof, Dr. Pill.


Il vise haut et fort, le Karlof. Puisqu'il se présente le plus souvent sur scène comme poète maudit, il fallait bien lui demander s'il arborait d'autres personnalités. Il a répondu, fort bien d'ailleurs: «Guitar hero, artiste incompris, tourmenté, pirate de la pop.» Son acolyte Karim Blondy, bassiste de métier, ajoute même: «tombeur de ses dames». Il n'en faut pas plus pour qu'on repense aux ritournelles du mémorable concert à L'Axe.


En plus d'avoir un chanteur à personnalités multiples, le band est à nomenclature variable: à trois, c'était le Karlof Quartet, à quatre, le Karlof Orchestra est né; il y a eu le Karlof Experience, Karlof Galovsky et le Freak Show Band, puis Karlof et son étrange acolyte (en français en tournée en Amérique du Nord, avec deux guitares). Le premier vrai show de Karlof a été donné dans un café en Arizona, où il a chanté du Gainsbourg et où un Corse l'a pris dans son bar. La prochaine incarnation de la troupe pourrait bien être le Karlof Ensemble ou le Karlof Chamber Orchestra.


Quand on lui dit que l'expression Fuck'n'Shit Baby Love! est en train de passer dans le langage courant dans la section de la salle de presse où travaille l'interviewer, Galovsky se dit flatté: «Ça me fait un bon velours, surtout que, combien de fois j'ai dit ça, que ça allait devenir une expression populaire.» Alors que l'interrompt son bassiste — «Ils sont grossiers au Devoir» —, Galovsky résume en disant: «C'est une preuve que tu peux quand même faire ce que tu veux, quand tu veux où tu peux.» En raison du titre, explique Blondy, plusieurs personnes ne voudraient pas se frotter à ce disque intelligemment irrévérencieux. Pour Galovsky, qui décidément connaît son rock'n'roll à fond (!), «le rock'n'roll a toujours créé un fossé entre une génération plus vieille et la jeune». Karlof Galovsky, avant-gardiste!


Entre le désir d'introduire des expressions dans le langage courant et celui de créer un fossé avec la génération précédente, le Karlof Orchestra nage en plein paradoxe. «Je veux juste que ce soit fini, les tiédeurs. Je suis tanné des groupes, des chanteurs, des artistes qui dans le fond sont toujours le même artiste qu'on voit au travers de tous les artistes. On voit un chanteur sympathique, qui écrit ses chansons, qui veut les partager avec le public, qui est timide et qui est toujours un peu comme tout le monde, le mononcle, le cousin. Il faut que ce soit un truc global, à fond, de la pochette aux spectacles. On a essayé de véhiculer des mythes, il y a toujours des rumeurs qui nous concernent. Des paradoxes, il n'y a que ça dans la vie, ne serait-ce que de naître pour mourir. C'est un fuck'n paradoxe, Baby Love!».


C'est comme dans Riff commercial, une toune parfaitement commerciale et pourtant une mise en abyme sarcastique de la chose. «Je ne pouvais pas faire Riff commercial pis faire comme si on savait pas que c'était un riff commercial», lance Galovsky. Parmi les rumeurs qui tournent autour de la formation, il y a celle qu'une tournée des bars de danseuses est en projet. «On a des offres, révèle Galovsky, mais on a peur d'être trop associés au sexe!» Sérieux, le KO? Au sujet de la musique pop en général, «de faire ça sérieusement, relance Blondy, je trouve que c'est honteux.»


Pour Blondy, le disque, «c'est plus qu'un disque, c'est un produit, une ambiance, une atmosphère. C'est des conneries de a à z, que ce soit sur la couverture, sur le disque, en spectacle». Justement, le disque reproduit une performance du Karlof Orchestra, avec les décrochages, les cabotinages. «Pour garder l'attention, intervient Galovsky. Pour déstabiliser.» Fait hautement documenté, en général le Karlof suscite des opinions tranchées. J'ai même déjà reçu un courriel d'un lecteur contestant sa qualité technique. «On fait un spectacle pour le public, indique Blondy en se cabrant légèrement, dont les trois quarts n'entendent pas la différence entre une gamme pentatonique mineure et une gamme septième normale.» Justement, reprend Galovsky, «Karim est en train de monter une chanson à huit accords exprès pour ceux qui nous traitent de chanteurs à trois accords.» Et il assure que ce sera huit accords totalement différents les uns des autres.


Les cibles du Karlof Orchestra sont nombreuses: la radio, les discours, ses propres textes, même, comme dans Riff commercial — «Nous avions structuré un groupe vachement commercial / mais nous l'avons exploité au maximal, se dit mal» —, ou ses propres musiques, comme sur le tube L'Accordéon: «L'accordéon, de toute façon, / y a rien que ça de bon», après avoir livré une ligne d'accordéon simple au possible.


Galovsky entend souvent dire qu'il gueule contre l'industrie. «Ça, on l'a fait pour le fun. Mais on a essayé de faire un disque-culte. La pochette, c'est culte, le titre, c'est culte.» Avant la fin de l'entrevue, le poète maudit se révèle, je suis un «entertainer obscur». Il fallait bien lui demander si Karlof Galovsky était son vrai nom: «C'est mon vrai nom d'artiste, en tout cas.»


Le 7 juin au Café Campus, puis en première partie de Stephen Faulkner, au festival Musiqu'en août, en Outaouais, en août bien sûr.

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