Les dix meilleurs disques francophones venus d'ailleurs en 2006 - Parmi ceux qui se sont rendus

Un Français zieuterait la liste ci-dessous et dirait qu'on s'est trompé d'année. En partie, c'est vrai. Il y a pas mal de millésimés 2005 dans le lot. Dame! C'est qu'on est tributaire des arrivages. Le Sandrine Kiberlain, par exemple, a mis un temps fou à nous parvenir; et encore, sans son passage aux Francos, on attendrait toujours. Ça veut dire qu'il n'y a pas non plus dans cette liste l'Amor Doloroso de Jacques Higelin, ni Les Piqûres d'araignée de Vincent Delerm, parus là-bas, pas ici. L'année ne fut pas moins faste. Elle le fut à retardement, voilà tout.

1. Midi vingt, Grand Corps Malade. Fabien Marsaud, dit Grand Corps Malade, est champion de slam. Le slam, entre récitation de poésie et rap, se déclame sans amplification lors de soirées dans des cafés. Grand Corps Malade en a fait un album qui a bouleversé la France (et un tantinet le Québec). Le gars de la banlieue Saint-Denis maîtrise la langue avec une habileté rare, une langue tout aussi inspirée par le débit du rap que par les rimes d'un Brassens ou la conscience sociale d'un Renaud, à la fois descriptive et affectueuse, lucide et lumineuse, non dénuée de colère et d'indignation mais surtout porteuse d'espoir. Midi vingt est plus instructif que mille reportages sur le terrain et, en plus, c'est beau.

2. Le Ours, Jérémie Kisling. Ce deuxième disque de Jérémie Kisling est une joie. Presque une joie d'enfant tellement le regard de ce Suisse romand au bord de la trentaine est pur et tendre. En fait, c'est si rafraîchissant de délicatesse que ça aurait pu virer gentillet, mais non, c'est trop finement écrit, trop charmant dans la déconstruction manière Prévert du langage. Tout ça est donné sur des mélodies accrocheuses au possible, d'allégeance Laurent Voulzy, voire McCartney. Oui, tout ça est un brin sucré, mais c'est toute la différence entre le sucre naturel d'un bon fruit et du sucre ajouté.

3. Reprise des négociations, Bénabar. Dans la cohorte de la «nouvelle chanson française», Bénabar est celui qui allie le mieux forme et fond. Personne n'a à la fois cette virtuosité du verbe et cette capacité de réinventer les musiques dites de variétés. C'est l'enfant de Claude François et Coluche! Ici, il rivalise de tendresse et de truculence dans ses études de moeurs et portraits en pied: qui d'autre pourrait évoquer un dîner où on voudrait bien ne pas aller parce qu'il y a De Funès et les extraterrestres à la télé?

4. Manquait plus qu'ça... , Sandrine Kiberlain. Le titre est ironique à dessein. La Kiberlain n'est justement pas une autre actrice française de France qui a ramassé quelques ritournelles dans son filet de voix et puis voilà. C'est une véritable actrice, une chanteuse au timbre bien agréable, qui a signé de sa vraie main d'écriture un premier album réjouissant d'autodérision, tout en fines touches, oscillant délicatement entre gravité et second degré. Rien de facile là-dedans. Rien d'arrangé avec la fille des vues.

5. Vous êtes ici, Saule. Né Baptiste Lalieu et belge, ce Saule a dans les branches tout ce qu'il faut pour pousser. Et il pousse. Grand enfant (très grand: 1,95 m), il propose un premier disque de chansons bonnes à s'émerveiller, à s'émouvoir, à s'enthousiasmer, à se bidonner, à se fâcher aussi. Ni naïf ni grand chêne, Saule est de l'espèce des souples, capable de donner ses chansons sur un mode acoustique minimal et puis de faire un sacré ramdam avec son groupe. Oui. Les Pleureurs.

6. La femme chocolat (MMM... ), Olivia Ruiz. Ex-Star Ac', la fière jeune femme s'est extirpée de la cage en or pour devenir une vraie chanteuse. Ce deuxième disque est celui où elle nous présente son monde: sa famille, ses amis et son répertoire en liberté, entre chanson réaliste, rock alterno, fiesta latino et fanfare tzigane. Un disque transparent et authentique, riche de couleurs et de saveurs. À croquer, quoi.

7. L'Autre Bout du monde, Emily Loizeau. Il m'arrive de me planter royalement quant au potentiel de carrière d'un artiste. Prenez Emily Loizeau. De son passage en 2005 à Granby, j'avais retenu ceci: m'énervait, la Française. Trop de sparages. J'avais rien compris. Cet exceptionnel premier disque en témoigne: tout l'art d'Emily Loizeau, chanteuse-pianiste pas ordinaire, réside précisément dans la théâtralité, la mise en scène de ses histoires pas banales. C'est extrêmement habile, souvent fort drôle et tout le temps réussi. Mes excuses.

8. Un morceau de mon avenir, Cyrz. Cyrz comme dans Cyrille Paraire. Cyrz à cause d'un jeu de gamins à Valence: pour rire, un z après les diminutifs. Le z lui est resté, la candeur aussi. Toutes simples et admirablement ficelées, les chansons folk-pop de ce premier disque disent la vérité vraie. Et donnent espoir en ce qu'il y a encore d'humain chez l'humain.

9. L'Étreinte, Miossec. C'est le sixième album du noir Breton, de loin son plus accessible. Magnifiquement accessible. Les arrangements sont si somptueux qu'on en néglige à première écoute les textes, un comble! Si j'osais, j'écrirais: c'est de la splendide chanson de variétés. Blasphème? Mais non. En même temps qu'on retrouve le Miossec tourmenté, on découvre un Miossec heureux. Le bonheur n'est plus une tare pour le Bruxellois d'adoption, le succès non plus, et c'est tant mieux.

10. Dick Rivers, Dick Rivers. Ni grand con comme Johnny ni grande gueule comme Eddy, Hervé Fornieri, alias Dick Rivers, est simplement un type bien, obnubilé par l'Amérique, qui fait la musique qu'il aime. Sans prétention. Écoutez là-dessus Ode à Dick, bijou d'autodérision ciselé par Michael Furnon de Mickey 3D. Écoutez aussi les chouettes chansons rock'n'country cousues main par les Benjamin Biolay, -M- et compagnie. Toutes lui vont aussi bien que ses santiags. Et toutes sont idéalement servies par sa belle voix grave de crooner. Ce disque est non seulement digne de respect mais réussi. Ouaip.

- Demain: les dix meilleurs disques de langue anglaise de 2006.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • BERTRAND LEGER - Inscrit 21 décembre 2006 14 h 45

    Ah! je me sens vieux!

    Je ne connais AUCUN des dix de votre liste, monsieur Cormier...
    Sont-ils vraiment en tête de leur palmarès en France? tant mieux pour eux, je ne les jamais entendus. Souhaitez-leur bonne chance qund même!

    Bertrand L. de St-Gabriel