Les dix meilleurs disques québécois de 2006 - Mal-aimés, bien-aimés et nouveau-nés

Une torture, ce palmarès local. Trop de bons disques. À 30 titres, c'était représentatif. À 20, j'en retranchais à contrecoeur. À 10, j'éliminais des disques dont j'ai fait l'éloge en ces pages, de WD-40 à Nicola Ciccone, de Mario Peluso à Patrick Watson, de Vincent Vallières à Brigitte Saint-Aubin, de Mike Prévost à Jonathan Savage. La misère des riches, comme on dit. Ça donne une idée de la valeur des élus.

1. La Forêt des mal-aimés, Pierre Lapointe. Rien de moins qu'un chef-d'oeuvre de chanson pop. Toutes langues confondues. C'est Sgt. Pepper's deux ans après Rubber Soul. Polnareff au pays de Steve Reich. ABBA en orbite. Une bande sonore d'Ennio Morricone détournée par Beck. C'est l'étrange et bel enfant de Thom Yorke et de Barbara. Un disque fascinant et riche, à la fois éminemment familier et d'une totale fraîcheur, où mille millions de références font tinter mille millions de cloches pendant que mille millions de petits bruitages singuliers amènent l'auditeur dans des mondes de sons nouveaux.

2. L'homme qui me ressemble, Damien Robitaille. Le singulier Damien chez Audiogram? Une réussite. L'esprit n'est pas trahi. C'est encore le p'tit gars de l'Ontario qui regarde la vie de ses drôles d'angles, du point de vue d'un porc-épic, d'un «voyeur planétaire» ou d'un rouge-gorge, entre la comptine enfantine hallucinée, la valse western détournée et la poésie décalée. Ce disque est une extrapolation, pas un amoindrissement. C'est comme si on avait creusé dans la tête de Damien pour trouver les sons qui iraient bien avec ses airs pleins d'oxygène. La chanson de l'année:

Monsieur Astronaute.

3. Confiance, Michel Rivard. Il était une fois le grand Flybin, qui avait des chansons sous forme de maquettes, déjà telles qu'il les voulait, abouties malgré leur dénuement: pourquoi ne pas les sortir comme ça? L'homme douta, ce qui est le propre de l'homme, les joua même avec ses formidables musiciens et douta encore plus. Et demanda autour de lui: devrais-je? Tous avis recueillis, il comprit qu'il devait. Question de confiance: voici l'album le plus cohérent, le plus pertinent, le plus entièrement satisfaisant de Michel Rivard depuis Un trou dans les nuages.

4. Lettres ouvertes, Richard Séguin. Jamais il ne s'était mis dans la peau de personnages, à la manière du Springsteen de l'album The Ghost Of Tom Joad. Jamais il ne s'était tout bonnement adressé à sa fille, à sa soeur. Pudique, caché derrière des chansons rassembleuses mais détachées de lui, Richard Coeur de Séguin n'était que rarement parvenu à exprimer sur disque sa pleine tendresse et sa pleine colère. Voilà qu'en adaptant la forme épistolaire à ses refrains grandeur nature, l'homme a trouvé des mots à sa mesure et, plus que jamais, signe. Admirable.

5. Fixer le temps, Dumas. Tout ce disque est une décantation de la chanson Tu m'aimes ou tu mens, chanson-thème du film Les Aimants, parfaite bulle pop d'allégeance sixties. Fixer le temps est l'explosion de cette bulle pop en tout un tas d'autres bulles pop. Pop! Ça pétille de partout, c'est plein d'harmonies et de choeurs plus légers que l'air, au-dessus des grooves insistants et des riffs de guitare qui sont la signature de Dumas. Oui, c'est référentiel. Tant mieux, puisque c'est bon.

6. Mexico, Jean Leclerc. Libéré de toute obligation contractuelle, l'alter ego Leloup mis à mort, Jean Leclerc a retrouvé tranquillement le chemin du studio et de la création. Trois ans durant, tout seul, à son rythme, à son goût, sans album à l'horizon, comme on écrit un roman, il a tout écrit, tout composé, tout joué, tout enregistré, tout mixé. Et à la fin, mine de rien, l'album était là, brut, vrai, intense. Et irrésistible. C'est clair, l'homme a enfin trouvé sa manière.

7. Le Cirque du temps, Stéphane Côté. Je ne suis pas seul à le dire: Stéphane Côté devrait être assis à la même table qu'un Michel Rivard, un Bori, voire un Vigneault. On est à ce niveau de ciselage de diamant et de gossage de bois, à ce degré d'art poétique et de maestria mélodique. Pas renversant comme le Pierre Lapointe ni cool ni groovy comme le Mike Prévost, c'est néanmoins un grand disque de chansons, un disque d'artisan arrivé à maturité.

8. Il était une fois dans l'Est, Antoine Gratton. Encouragé par le copain Éloi Painchaud, le bel Antoine s'est offert une razzia dans le magasin de musique de ses rêves: le piano électrique d'Echoes, le mellotron de Strawberry Fields Forever, la flûte d'Harmonium, tout est là. Permission qui n'empêche pas la pertinence: Gratton en a profité pour révéler une nature pas seulement rigolote. Comme quoi l'idée même d'originalité est parfois surfaite.

9. Le Temps au point mort, Galaxie 500. Beau symbole pour un groupe de rock de garage, Galaxie 500 est le véhicule de prédilection du guitariste Olivier Langevin, et la virée qu'il se paie avec ses copains Fred Fortin et compagnie est un méchant trip d'acide (de batterie). Ça roule franc sur le bitume, les guitares grognent et grincent, mais avec des projections de couleurs qui défilent de chaque côté, comme Dave et sa capsule dans 2001: l'Odyssée de l'espace. Plein les oreilles, plein les yeux.

10. Western Shanghai, Call Me Poupée. Call Me Poupée? Un duo dans le vent. Des «ritournelles bizarro lounge sur fond pop-gogo-garage-électro»,dit le communiqué. Mais encore? Une orgie de guitares à la sauce spaghetti-western, avec la touche kung-fu de rigueur, gracieuseté du réalisateur Ramachandra Borcar. Tout ça donne le disque le plus artificiellement créé, le plus crassement dérivatif, le plus facultativement jouissif et le plus irrésistiblement cool depuis... le dernier Raveonettes.

Hors palmarès: Un amour qui ne veut pas mourir, Renée Martel. Concept limpide: la simplicité volontaire. Guitares acoustiques, bottleneck, piano électrique, enregistrement live en studio. Le résultat est bouleversant. On chérit les grandes chansons de Renée Martel, au présent. Les tempos sont ralentis, les chansons respirent. Un amour qui ne veut mourir, piano-voix, se révèle une ballade à fleur de peau sur la douleur d'aimer. Puisse ce disque en amener d'autres. Et que le souffle tienne.

- Demain: les dix meilleurs disques venus de France, de Belgique, de Suisse...

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Patrick Martineau - Inscrit 20 décembre 2006 21 h 06

    Et les femmes

    M. Cormier,
    Je suis très surprise par votre choix. Intéressée à découvrir certainement. Mais où sont passé les femmes dans le palmarès de cette année?
    Suzie Boulanger