Vitrine du disque

Classique
KALLIWODA
Quatuors à cordes nos 1 à 3 Quatuor Talich. Calliope CAL 9357 (distribution: SRI).
En septembre dernier, je vous parlais de l'univers symphonique de Johann Wenzeslaus Kalliwoda (1801-1866), compositeur obsédé par la destinée de la symphonie après Beethoven et trouvant à cette problématique des solutions fort intéressantes.

Voici que se poursuit la découverte de Kalliwoda, cette fois-ci à travers un disque de musique de chambre. Le Quatuor Talich, toujours à la recherche de la grâce et de la subtilité de la formation du même nom menée jadis par Petr Messiereur, a eu une excellente idée en enregistrant ces trois quatuors composés entre 1835 et 1838. Ceux-ci nous montrent un visage très différent de Kalliwoda puisque la veine musicale qu'il insuffle dans sa musique de chambre est davantage héritière de Mozart. Toutefois, comme dans ses symphonies, Kalliwoda n'est pas un épigone de second ordre: il invente de magnifiques mélodies et apprécie les rythmes tranchés. Écoutez le finale du Deuxième Quatuor, le mouvement en pizzicati du Quatuor n° 1 et la force du Troisième Quatuor. Ce disque est à la fois enrichissant et original.
Christophe Huss

Classique
FLEMING
«Homage: The Age of the Diva».
Airs de Cilea, Smetana, Tchaïkovski, Puccini, Korngold, Gounod, etc. Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Dir.: Valery Gergiev. Decca 475 8069.
Voici donc le dernier disque de la diva Renée Fleming, qui sera en visite à Montréal mardi prochain. L'édition phonographique, qui cherche son prochain Pavarotti, met le paquet sur la soprano, et la présentation de cet album est aussi luxueuse que celle des disques de Cecilia Bartoli. Par rapport à The Beautiful Voice en 1998 et Strauss Heroines en 1999, l'eau a coulé sous les ponts et la patine enrobe la voix. Les disques de «la Fleming» ne sont plus les événements d'antan, notamment après le déplorable Sacred Songs il y a deux ans. Cet Homage rétablit les choses, même si on ne vibre plus comme jadis. Une sorte d'éclat a disparu en même temps qu'une rondeur (cf. plage 5: l'air du Miracle d'Héliane de Korngold). Il y a par contre quelques moments voluptueux, par exemple à la fin du Vissi d'Arte de Tosca. D'autres, comme le début de l'air de Mireille de Gounod, sont nettement moins glorieux. Valery Gergiev dirige sans élan son orchestre, de manière blasée et même brouillonne dans Jenufa de Janacek.
Christophe Huss

Noël
NOËL ANGÉLIQUE
Soeur Angèle et ses invités
L-Abe - Sélect
Alors qu'on enlève les sapins et qu'on ne célèbre plus que le solstice d'hiver, accommodements raisonnables obligent, ce fort beau disque vient chercher le Québécois là où, qu'il le sache ou non, sa fibre religieuse catholique vibre encore et toujours. Je ne suis pas différent: ce Noël angélique de soeur Angèle me touche. Et pas seulement parce que c'est joliment confectionné (les arrangements de Michel Le François, ces mandolines, accordéons, violons, et les guitares jouées par les excellents Francis Covan et Christian Péloquin, sont du meilleur goût): quand soeur Angèle chante Le Premier Noël, elle y croit et j'y crois. Question de ferveur. Contagieuse. La preuve, Ginette Reno, Marco Calliari, Antoine Gratton, France Castel et Cassiopée ne se sont pas fait prier pour chanter à ses côtés (ou à sa place, dans le cas de Ginette). Soeur Angèle a une voix de bonne soeur, un restant d'accent italien adorable, et elle roule ses r comme un chat qui ronronne: il n'y rien eu de plus craquant depuis Soeur Sourire. En plus, dans le petit boîtier, il y a des cartes de souhaits. Noël, c'est l'amourrrrr!
Sylvain Cormier

Électro
The Headlight Serenade
Triosk - Fusion III
C'est un peu comme un assemblage d'ingrédients disparates qui, finalement, livre à la surprise de tous un concept délectable. Au croisement du jazz, de la musique dite ambient et du courant de l'électro pure, le bien nommé trio australien Triosk, une nouvelle formation qui débarque sur le marché du binaire, pose ici les bases d'une musique hypnotique et délicate, simplement alimentée par un clavier, une batterie et une basse. Tantôt cérébrale (Lazzyboat), tantôt langoureuse (Visions IV) ou sauvagement expérimentale (Fear Survivor), cette sérénade, imaginée par Andrian Klumpers, le chef du groupe, mais aussi Laurence Pike et Ben Waples, cherche donc à explorer une marge de la scène électronique qui se démarque du reste de la meute par une certaine profondeur ainsi que par un côté moins consensuel et plus texturé. En s'approchant d'une bande sonore de spectacle de danse contemporaine (ou d'une installation visuelle dans un musée d'art tout aussi contemporain), le résultat est forcément loin de ce qu'on pourrait mettre entre toutes les oreilles. Mais c'est après tout le principe qui régit les productions volontairement confidentielles, comme celle de cet agréable Triosk.
Fabien Deglise

Monde
MONTRÉAL GUITARE TRIO
MG3
Banyan
Veulent-ils encanailler la musique savante ou rendre plus sérieuse la musique populaire? En effet, même revampés sous le nouveau nom de MG3, les guitaristes montréalais Glenn Lévesque, Marc Morin et Sébastien Dufour s'amusent encore comme des petits fous du roi à brouiller les pistes de toutes les cultures du monde et même, parfois, à faire semblant de jouer croche. Mais ce n'est que dissonance volontaire, et c'est pour le moins rafraîchissant. Ils ont commencé leurs premiers chassés-croisés en refaisant Piazzolla, Gismonti et Morricone. Les revoici, pour leur troisième album, fidèles à eux-mêmes. On démarre avec du Dompierre en flamenco. Rien de mou, ici. À défaut de sentir le duende, l'énergie brute se dégage du bout des cordes, même avec finesse. On poursuit: Breizh Tango, un tango breton. Le registre des tensions du genre portègne est respecté. On cherche la Bretagne. La cadence ne cesse d'augmenter. L'effet des trois guitares est saisissant. Puis, du tango bâtard avec récitatif, du Gismonti délicat et subtil, du Rossini qui finit par se rapprocher de Zorba le Grec, de la complainte avec slide orientalisante et toutes ces suites musicales avec leurs trésors cachés. On s'y sent à l'aise.
Yves Bernard

Monde
La Chicana
Tango Agazapado
Galileo - Fusion 111
Juan Carlos Caceres lui retrouve ses racines noires. Gotan Project et consorts l'habillent d'électronique. Gustavo Beytelmann, un proche du Gotan, projette le piano vers de nouveaux sentiers en se servant de lui. Le vieil Horacio Molina lui insuffle un côté intime magistralement humain. Tous lui trouvent de nouvelles lettres de noblesse. Tous le vénèrent. Bienvenu au XXIe siècle! Le tango se libère de ses derniers génies, Piazzolla en tête. Que vivent et revivent la danse et la révolte! Le tango revient à ses muses les plus anciennes et La Chicana, du mot français «chicane» avec cette idée de conflit, représente une de ses forces émergentes les plus significatives. Lauréat il y a deux ans du Gardel argentin, comme on gagne ici des Félix, pour le meilleur groupe de nuevo tango, ce quintette acoustique s'éloigne du tango sans le renier, le malmène à l'occasion, le rend poétique, lui donne un caractère à la fois classique et plus sale, le rend percussif, le rapproche des Andes, lui donne des claques de charango et de violon rugueux, le ramène dans la rue. La Chicana cite même volontiers Jimi Hendrix. Vous l'aurez compris, ce groupe ne fait pas que du tango. Mais l'esprit du regretté Carlos veille toujours.
Yves Bernard