Chanson - Henri Salvador à Montréal

Il me tapote la bedaine. «Faut arrêter la bière, mon p'tit gars!» Et il rigole. Quand il rigole, on dirait que tout son visage est une grande bouche. «Alors, on s'la fait, cette entrevue?» Dans le salon de billard de l'hôtel Place d'armes, nous nous succédons. Les médias québécois, il les aligne toute la semaine. Il a fait Tout le monde en parle (où Vigneault et lui ont annoncé qu'ils collaboreraient à un projet), il a passé toute l'heure et demie de Fréquence libre chez Archambault (sans compter les trois quarts d'heure consacrés aux dédicaces), etc. La totale. À 89 ans, il nous épuise tous. Son truc: il dort 12 heures par jour.

Faire l'amour...

On est là pour parler de Révérence, son nouvel album, prolongement naturel de Chambre avec vue (le triomphe de 2000) et de Ma chère et tendre (2003), album extrêmement agréable, d'un grand raffinement dans les arrangements de Jacques Morelenbaum, albums de ballades à la Nat King Cole, de swing pour big band et de bossas en filigrane que monsieur Henri a enregistrés au Brésil. Plus précisément à Rio, là où, à 24 ans, il avait débarqué avec Ray Ventura et ses Collégiens, histoire d'échapper à la guerre, à la Gestapo et à un certain sergent. Car Henri Salvador, mobilisé comme tout le monde en 1940, fut soldat. Souvenir qui ne le fait pas rigoler: «J'étais cantonné dans l'est de la France, il faisait froid, et ce sergent qui ne m'aimait pas me collait un seau d'eau glacée et m'obligeait à laver le plancher les mains nues. J'avais les mains qui grossissaient, qui plaquaient. J'aurais tellement voulu lui foutre ma main sur la gueule... » À la première occasion, Salvador passa en zone «nono» (non occupée), sous le régime de Vichy: «Alors là, goodbye le salaud!» Et l'ex-bidasse de se bidonner.

La rigolade, comprend-on, a servi à tout dans sa vie. À gagner de l'argent, à charmer les gens, à survivre aux épreuves, à se cacher aussi. «J'ai pigé ça très tôt. J'ai rien foutu à l'école, moi. J'étais un nul! [Il rigole.] Étant nul, je me trouvais des fois devant des gens vachement intelligents qui sortaient des phrases, alors je me servais de mon rire. Ça troublait la personne et elle ne parlait plus. Mon rire m'a toujours protégé, c'est un paravent!» Et il rigole derechef.

Mais revenons au disque. Il y a tout ce qu'on aime d'Henri Salvador dessus. Il y a la gouaille, dans L'amour se trouve au coin d'la rue, swing à la Henri sur un texte signé Claude Moine, alias Eddy Mitchell. «Eddy, c'est un titi parisien, pour ainsi dire. Il écrit comme il parle: c'est ce que je voulais.» Il y a la joie de vivre et le bonheur d'aimer, qu'il exalte dans La vie c'est la vie, dans Tu sais je vais t'aimer (chantée en «duo virtuel» avec le ministre brésilien de la Culture Gilberto Gil), dans Cherche la rose (chantée avec Caetano Veloso). Il y a juste ce qu'il faut de nostalgie dans J'aurais aimé, Les amours qu'on délaisse. Et il y a la voix, éternellement jeune et soyeuse, la plus douce brise qui soit sur la peau du tambour de l'oreille. «Je ne chante pas, moi, je susurre. Chanter, c'est comme faire l'amour à une femme.»

Il l'a dit partout, cet album s'intitule Révérence parce qu'il renonce à la scène. «Je vais faire quelques au revoir, et puis goodbye... » Précision: sur disque, tant que la voix tient, il continue. «Vous voudriez que ça finisse, vous?» Je ne résiste pas à l'envie de lui causer Django Reinhardt. Eh, c'est pas tous les jours qu'on a sous la main un témoin, mieux, un gars qui a joué avec le légendaire guitariste. «La première fois que j'ai été dans un cabaret, les types qui jouaient avec moi étaient partis à l'armée, ce qui fait que le patron, pour les remplacer, avait engagé Django. Quand Django est arrivé, il a dit: "Tu sais, le petit, faut le garder, parce qu'il est gentil et il joue pas mal." Le premier soir, j'étais assis à la droite de Django. Et lui s'est aperçu que pendant la soirée, moi, je regardais ses doigts pour piquer ses accords. Et le lendemain soir, il m'a mis à gauche!» Il rigole. Et, enthousiasmé, raconte encore: «Quand on avait fini vers 2h30 du matin, il m'emmenait à Montmartre et me disait: «On va faire un boeuf." Je ne savais pas ce que c'était, un boeuf. Je croyais qu'on allait manger. On montait là-haut et on retrouvait tous les musiciens noirs américains, et on jouait. Quinze ans après, j'ai su que ces gars-là, c'étaient Lester Young, Benny Carter, tous les cracks. Je les traitais comme des copains. Quelle époque fabuleuse!» Et Henri Salvador de s'esclaffer.

Collaborateur du Devoir