Evgueni Sudbin : le beau risque

Mardi prochain, à 19h30 au Théâtre Maisonneuve, Pro Musica présente le pianiste russe Evgueni Sudbin. Ce rendez-vous de la série «Piano en rafale» pourrait bien être l'une des grandes soirées musicales de l'année.

Vous ne connaissez sans doute pas son nom. Pourtant, vous qui remplissez le Théâtre Maisonneuve lorsque Alfred Brendel s'y produit ou la salle Claude-Champagne quand Maurizio Pollini donne un récital, un beau risque s'offre à vous mardi: celui d'assister au premier récital montréalais d'Evgueni Sudbin. Après tout, Brendel et Pollini aussi, un jour, étaient jeunes, et ceux qui les ont vus, jadis, lors de leurs premiers concerts à Montréal, peuvent aujourd'hui se fendre d'un «j'y étais!» de connaisseur.

Le poète

Le risque, il existe toujours. Les disques ne sont pas des concerts. Ils peuvent être trompeurs, car longuement travaillés en studio, et seul le récital donne une idée de la vraie dimension d'un artiste. Mais Evgueni Sudbin a tout de même plusieurs atouts dans son jeu. Ses disques, parus chez Bis et consacrés à Scarlatti et à Rachmaninov, ne révèlent pas un «empileur de notes» comme on en connaît à la pelle, mais avant tout un poète de la musique et des sons, ce qui est plutôt rare à ce degré pour un pianiste dans la vingtaine.

D'emblée, à l'écoute du disque Scarlatti, la variété sonore frappait immédiatement: «L'invention du toucher, l'imaginaire musical, le raffinement et, surtout, la matière sonore sont au niveau d'artistes tels que Guilels, Zimerman ou Moravec», écrivions-nous en avril 2005. Nous ne pensions pas, alors, avoir la chance d'entendre Sudbin aussi vite à Montréal, la métropole n'étant pas réputée pour sa débrouillardise et sa rapidité dans le repérage de nouveaux talents. Le programme Rachmaninov, également édité par Bis, avec la Sonate n° 2 et les Variations sur un thème de Chopin, a largement confirmé, depuis, ces excellentes prémices.

En entrevue accordée au Devoir, Evgueni Sudbin confirme que ses débuts au disque ont eu une influence majeure: «J'ai été sidéré de voir combien de gens de tous horizons un enregistrement peut toucher. L'effet est bien plus important qu'un concours. Après le disque Scarlatti, je me suis mis à avoir des invitations de partout. La sortie de ce disque fut l'événement le plus important de ma carrière.»

Carrière

Evgueni Sudbin, né à Saint-Péterbourg en 1980, a rejoint l'École spéciale du Conservatoire de Saint-Péterbourg à l'âge de sept ans. En 1990, il poursuit ses études à la Hochschule Hanns Eisler à Berlin, puis, à partir de 1997, à l'Académie royale de musique de Londres, avec comme professeur Christopher Elton. Le déménagement à Berlin ne écoule pas d'une nécessité artistique, mais du choix de vie de ses parents. Par contre, s'agissant de son départ pour Londres, Evgueni Sudbin avoue: «C'était mon choix. Je voulais prendre de la distance et je voulais étudier avec Christopher Elton.» De cette période d'apprentissage, il ne garde pas le souvenir de cours magistraux: «Pendant sept ans, Christopher Elton m'a laissé développer mes idées musicales, plutôt que de me dire "Fais ci ou fais ça". Les cours étaient davantage des discussions que des leçons.»

Aujourd'hui, Evgueni Sudbin se concentre sur sa carrière de soliste, mais il aime aussi travailler la musique de chambre. Ses deux partenaires au violon ne sont pas n'importe qui: Ilya Gringolts et Hilary Hahn, rencontrée l'été dernier. Sa carrière avec orchestre démarre également sur les chapeaux de roues. Il est en train de peaufiner le montage de son enregistrement du 1er Concerto de Tchaïkovski, sous la direction de John Neshling, et se réjouit d'enregistrer, à partir de l'automne 2007, les Concertos pour piano de Beethoven avec le Minnesota Orchestra et le grand chef finlandais Osmo Vänskä.

Si nous avions mentionné Guilels, Moravec et Zimerman comme points de comparaison, d'autres sont allés jusqu'à évoquer Arturo Benedetti Michelangeli. Point commun de ces pianistes: une obsession pour le son, maîtrisé à travers un réglage très minutieux de l'instrument. Evgueni Sudbin concède qu'il est aussi un peu maniaque sur le sujet, mais surtout avant un enregistrement: «Je peux être très exigeant sur ce point. Avant le disque Scarlatti, je suis allé en Suède pour choisir le meilleur piano pour ce répertoire. Il faut que le piano soit totalement révisé, sur le plan mécanique, avant un enregistrement. Pour un concert, je suis prêt à des compromis, mais un disque est là pour l'éternité.»

À propos du programme présenté à Montréal, Sudbin admet que Scriabine est son «obsession du moment». «Je n'ai pas beaucoup joué ce programme dans cette constellation, mais je pense que cette constellation marche fort bien, les Mazurkas de Scriabine étant évidemment sous l'influence de Chopin. J'ai aussi veillé à préserver une grande variété stylistique parmi les oeuvres de Scriabine. Les organisateurs de concerts sont souvent réticents à avoir beaucoup de Scriabine dans les concerts. Mais après coup, ils en redemandent!» Visiblement, Evgueni Sudbin, qui admire les interprétations de Vladimir Sofronitzki pour leur sens des couleurs, est heureux de pouvoir jouer deux Sonates et quatre Mazurkas à Montréal. Mardi, il nous montrera pourquoi.

Collaborateur du Devoir

***

EVGUENI SUDBIN

En récital mardi 21 novembre à 19 heures 30 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts dans le cadre de la saison de Pro Musica. 514 842-2112

D. Scarlatti: Sonates K. 197, en si mineur; K. 435, en ré majeur; K. 466, en fa et K. 24, en la majeur. Chopin: Ballade no 4.

Debussy: L'Isle joyeuse. Scriabine: Quatre Mazurkas, op. 3, Sonates nos 2 et 5.

À écouter: Sonates de Scarlatti, Sonate et Variations de Rachmaninov. Disques Bis (distr. SRI)