Claire Pelletier à l'Espace Dell'Arte - Son spectacle idéal

Impossible, me disais-je. Irréaliste, voire indécent de lui demander spectacle plus en phase avec elle-même que ce Trillium. En vérité, Claire Pelletier proposait hier à l'Espace Dell'Arte son spectacle idéal: le plus bel écrin imaginable pour sa magnifique voix, le plus heureux mélange que l'on puisse souhaiter entre sonorités électroniques (les claviers aux mille bruits de Pierre Duchesne) et sonorités organiques (le quatuor de cordes dirigé par François Pilon), les plus fins arrangements qui soient pour ses chansons. Dans cette salle à la sono parfaite, tout était au service de cet univers très particulier qui est le sien, fait de légendes celtiques et autochtones, de discours philosophiques de la Grèce antique et de récits médiévaux. Pour ceux à qui cet univers parle, il y avait merveilles à entendre et voyages plus qu'agréables en sa compagnie.

Moi, je le constatais encore une fois, plus cruellement parce que tout était si avantageusement agencé, ces évocations en chanson d'Aristophane, Galilée, Hildegarde de Bingen ou Platon me touchent décidément bien peu. Claire Pelletier en est passionnée, son compagnon-compositeur-musicien Pierre Duchesne aussi, le public d'hier tout autant, grand bien leur fasse, mais j'avais beau essayer, me concentrant sur la voix, au timbre si doux et si chaud, rien n'y faisait. Plus le spectacle avançait, et plus j'aurais voulu qu'elle chante autre chose. Le répertoire de Monique Leyrac, par exemple. Ou du Richard Séguin. Ou du Brel. De fait, il y avait dans ce spectacle une seule incursion dans le vaste catalogue des immortelles de la chanson québécoise ou française, et c'était du Brel. La Ville s'endormait, belle méconnue de l'album Les Marquises: c'était si supérieurement beau, si subtilement nuancé, si intensément rendu que je ne pouvais pas ne pas mesurer l'écart. Et m'empêcher d'espérer un spectacle d'exceptionnelles chansons d'autrui par cette exceptionnelle chanteuse.

Sans doute devrai-je me résigner: l'exploration de ces mille mondes de mythes et légendes est de toute évidence pour Claire Pelletier l'aventure d'une vie, et l'entreprise est non seulement légitime, mais valable. Je n'y trouve pas mon compte: tant pis pour moi. La seule chanson de Brel aura fait mon bonheur. Vous trouverez assurément le vôtre dans tout le spectacle, présenté à nouveau ce soir et demain.

Collaborateur du Devoir