Concerts classiques - Gurre-Lieder: trop tôt, bien trop tôt

Assister à une représentation des Gurre-Lieder de Schoenberg est un événement dans la vie d'un mélomane. Quand Charles Dutoit avait présenté l'oeuvre à Montréal, c'était il y a vingt ans pour la première canadienne d'une composition créée en 1913!

L'histoire est celle d'une légende médiévale nordique. Un roi, Waldemar est amoureux de Tove, pour laquelle il a fait construire le château de Gurre. La reine fait assassiner Tove (partie I) et Waldemar se rebelle contre Dieu (partie II). Waldemar et ses vassaux sont transformés en fantômes pour avoir blasphémé. Ils partent à l'assaut du ciel. À l'aube, le choeur chante une ode au soleil qui régénère la vie.

Dans une opulence de moyen sonores jamais atteinte, cette trame permet à Schoenberg de brasser les thèmes de l'amour passionné mais impossible, de la révolte contre l'injustice divine, de la mort, de l'errance éternelle, de la terreur (cf. la chasse de la troisième partie), pour finir sur un grand hymne panthéiste à la nature.

Les Gurre-Lieder, composés en deux phases 1900-01 et 1910-11, tiennent à la fois de Wagner dans la gestion musicale de la narration (leitmotive), de Strauss pour certains coloris, de Mahler pour l'aspect hymnique. La singularité de la troisième partie est moins dans le langage (à part le Sprechgesang du Mélodrame), que dans les couleurs orchestrales.

Les Gurre-Lieder offrent trois voies interprétatives majeures: la wagnerisation à tout crin (choix de Riccardo Chailly), le spectacle cossu (Ozawa ou Abbado), le jeu aiguisé sur des couleurs plus froides (Kubelik, Ferencsik). Autre choix à opérer: faut -il différencier nettement le spectre de couleurs des parties I et III ou créer le plus possible une continuité?

En tout honnêteté, je ne saurais deviner pour quelle voie Kent Nagano a voulu opter. Sans doute ces Gurre-Lieder sont-ils venus bien trop tôt dans la corbeille de mariage du chef et de l'orchestre. Difficile de tirer quelque teinte strausso-wagnérienne d'un orchestre aussi étranger à ce répertoire. Les recherches de couleurs dans la troisième partie voient le chef à son meilleur. Mais dans la première partie, la première phrase qui fait dresser l'oreille vient après plus de trente minutes: un beau dialogue violons-violoncelles après le «O wunderliche Tove» de Waldemar. Peut-être était-ce aussi un manque de répétitions qui donnait ce sentiment de mise en place précautionneuse, façon pré-générale.

Ni exalté, ni tranchant, avec une observation spartiate des «warm» (chaleureux), «breit» (large) et autres expressivo, ces Gurre-Lieder éteints et sans matière déçoivent énormément. Côté vocal, Stephen Gould fait des efforts pour se hisser à la hauteur de Waldemar, Christine Brewer est inexpressive au possible, Doris Soffel, au contraitre, en fait beaucoup avec des moyens assez écornés et Stephan Rügamer est un Klaus Narr bien sérieux, alors que son Lied est le plus réussi par Nagano. Par contre, Eike Wilm Schulte et Donald McIntyre répondent présent.

Il va y avoir un travail de titan pour rendre justice à Tristan et Isolde, y compris au niveau des surtitres français, ridicules hier!

***

SOIRÉE SIGNATURE

Schoenberg: Gurre-Lieder. Christine Brewer (Tove), Stephen Gould (Waldemar), Doris Soffel (Waldtaube), Eike Wilm Schulte (Bauer), Stephan Rügamer (Klaus Narr), Donald McIntyre (récitant), Choeur de l'OSM, choristes et musiciens de la Schulich School of Music, Orchestre symphonique de Montréal, dir. Kent Nagano. Salle Wilfrid-Pelletier, mercredi 15 novembre. Reprise demain.