20e Coup de coeur francophone -- bilan - Des réussites et des Ratés

Luc de Larochellière a célébré ses 20 ans de carrière jeudi au Club Soda, dans le cadre du Coup de coeur francophone.
Photo: Luc de Larochellière a célébré ses 20 ans de carrière jeudi au Club Soda, dans le cadre du Coup de coeur francophone.

Vingtième Coup de coeur francophone ou pas, c'est tous les ans la même chose. Au dévoilement de la programmation, on salive, on surligne en jaune ou en orange des tas de spectacles dans la brochure. Et puis à la fin, on n'a pas vu la moitié de ce que l'on voulait voir. Novembre est trop plein, voilà le hic: non seulement y a-t-il Dylan, Katerine, The Tragically Hip et Elton en même temps en ville, il y a la vie. On n'est pas détachés du quotidien pendant la durée du festival, comme aux Francos l'été. Alors quoi? Alors on se fait raconter par les copains. Fred Fortin avec le Consort contemporain de Québec, c'était comment? Et Antoine Gratton? Et Jeronimo? Et WD-40? Et Manu Militari? Et toutes ces «nuits de nos 20 ans» au Lion D'Or? Et les Ratés sympathiques?

Les Ratés, j'y étais. J'en étais, même. Raté Maximo, m'a surnommé Biz de Loco Locass en ces pages, insigne honneur. De ce soir sans lendemain où les critiques étaient sur scène à la place des chanteurs et les chanteurs dans la salle à la place des critiques, il me reste une semaine plus tard des sensations et des images. Les loges du Club Soda. Des mains froides. Des embrassades. La solidarité dans la terreur. Le sang qui me descend dans les orteils quand je comprends que le micro est mort et que j'ai raté mon entrée de Raté. Ah! Artistes! Que d'angoisses vivez-vous! Je n'oublierai pas les Boom Desjardins, Nicola Ciccone, Biz, Luc de Larochellière et les autres au premier rang, dans ma face: qu'avais-je donc à faire devant eux, sinon leur signifier que je n'avais pas d'affaire là? Les collègues et moi avons dûment joui et pâti de nos trois minutes et demie de gloriole, et nous avons surtout été heureux d'y survivre (merci du fond du coeur aux pros qui nous entouraient). Cela dit, reprenons nos métiers et les vaches seront bien gardées.

Ces shows collectifs sont des entreprises de fous, comprenions-nous. Chapeau d'autant plus bas à Éric Goulet pour la direction musicale du Chapeau à Plume, soirée d'ouverture du Coup de coeur au Spectrum, le plus digne, le plus touchant, le plus authentique hommage jamais rendu à un artiste et à son oeuvre, de mémoire de festivalier quarantenaire. Heureux choix d'artistes, heureuse sélection de chansons, heureux jumelages, heureuses relectures. Et vrai party, en plus. Bons points aussi pour la célébration des 20 ans de carrière de Luc de Larochellière, jeudi au Soda: ce Coeurs croisés était presque aussi réussi que l'album de duos Voix croisées. Il n'y avait pas autant d'invités, mais ils comptaient double (surtout Vincent Vallières et Daniel Boucher), et le grand Luc était le même parfait complice que lors de ses jams au Verre Bouteille, tout en profitant à plein de l'occasion désormais rare de jouer avec un gros band et du gros son.

Réussite, aussi, de l'expérience Lhasa, deux soirs durant à la Maison de la culture Maisonneuve. La preuve est faite: sans amplification sur scène, avec rien d'autre qu'un micro placé loin pour capter l'équilibre naturel des voix et des instruments, il est donc possible de se faire entendre. En vérité, l'exigence d'écoute faisait qu'on entendait mieux que d'ordinaire. Miracle? Gros bon sens et musique des anges.

Ce 20e Coup aura attiré du monde partout, même s'il n'y avait pas — volontairement — de gros noms étrangers à l'affiche. Pas de Bashung, pas de Fersen, pas d'Arthur H. L'idée était de tabler sur la confiance du public envers l'événement et, par là, de favoriser la découverte. Ainsi a-t-on donné aux Claire Diterzi, Zoé, Polar, K, Debout sur le zinc et autres Vincent Cros des salles presque pleines de gens prêts à tout. Il fallait partager mardi au Lion D'Or l'enthousiasme du public envers Saule et ses Pleureurs, cinq jours après que le même Saule sans ses Pleureurs eut empoché les spectateurs de Richard Desjardins dans son pantalon trop large. Le gentil géant belge, programmé après le plus familier Franck Monnet (lui-même fort efficace dans le genre crooner rock décalé), a fait merveille avec ses airs qui n'ont l'air de rien mais qui en déplacent (de l'air), semant la bonne humeur sur tous les tons, maniant avec la même adresse espièglerie, douce ironie et tendresse. À lui la palme de l'inconnu qui repart nettement moins inconnu qu'avant.

Collaborateur du Devoir