Festival du monde arabe 2006 - Lotfi Bouchnak: la danse des cerveaux

Il y a chanteur classique et chanteur classique. En Occident, on l'imagine fier, avec du panache, certes, fidèle à sa formation, après des années d'études rigoureuses, strictement campé dans son répertoire, s'en tenant à la lettre d'un texte appris par coeur. S'il y en a bien quelques-uns qui plongent dans d'autres univers, en règle générale la musique savante se trouve dans un camp, la culture populaire dans l'autre.

Ailleurs toutefois, la démarcation entre les deux apparaît de façon beaucoup moins évidente. «Tout chanteur qui possède une capacité vocale et une forte technique peut chanter tous les genres de musique», affirme Lotfi Bouchnak, compositeur et chanteur tunisien, actuellement considéré comme l'un des plus grands ténors, sinon le plus grand, du monde arabe. «Je crois que mon point fort, c'est l'improvisation. C'est dans cette phase de notre musique que nous pouvons évaluer les qualités réelles d'un chanteur. Dans ce qu'il dit, quelle est son imagination, sa formation? Ce qu'il a dans le ventre, il doit alors le prouver!»

Tout au long de l'entretien qu'il nous a accordé, Bouchnak nous ramènera souvent au rôle de l'artiste, à l'importance de son message: «Le chanteur vient d'une histoire et doit faire sa propre histoire. Il doit être le témoin de son époque, le miroir de son peuple: politiquement, socialement et sentimentalement. Si je crois à l'amour qui est l'élixir de la vie, je refuse de m'en tenir à ce seul sujet. Il me faut parler de l'humanité, de l'injustice et de l'intolérance. L'artiste n'est pas seulement là pour faire bouger le corps. Moi, je favorise aussi la danse des cerveaux.»

La voix puissante, une vaste tessiture, le sens de l'ornementation et des qualités expressives hors du commun, Bouchnak possède la réputation de pouvoir s'attaquer aux répertoires les plus difficiles. On l'a même consacré en Égypte, là où la critique peut être dévastatrice. Le personnage est entier. «Je n'ai jamais planifié ni programmé le fait de devenir un artiste professionnel. Je vis pour chanter et jamais je n'aurais chanté pour vivre. Si un jour j'avais compté sur cet argent pour subvenir à mes besoins, j'aurais dû faire des concessions, et cela, j'aurais pu le payer très cher.»

Il vient du quartier populaire d'Halfaouine à Tunis. Un lieu de musique où toutes les occasions étaient prétextes à fêter et à organiser des galas. Il a grandi dans cette ambiance, attendant patiemment le décès de son père qui s'opposait à ses ambitions musicales, avant de finalement se lancer en toute liberté. Son monde fut d'abord celui du malouf, genre classique tunisien par excellence, aux confins des traditions andalouses et ottomanes. «Je suis parti du classique mais n'en suis pas le gardien, dira-t-il. Si mes créations en conservent toujours l'empreinte, j'essaie de trouver ma propre sonorité, d'intégrer ma propre révolution dans les mélodies, deconnaître le rythme de la vie moderne.»

Aussi à l'aise dans le chant religieux que dans le muwashshah, un type de poème chanté à strophes et à refrains, Bouchnak survole naturellement une pièce de ses montées incantatoires et de ses emportements passionnés. Dans sa musique, il intègre les instruments occidentaux comme le violon, le violoncelle et le synthé aux percussions, à l'oud qu'il joue lui-même et au qanun. Il le fera demain soir lorsqu'il partagera la scène avec Ghada Ghanem et Talal Haidar dans le cadre de Virtuoses en liesse, la soirée de clôture du FMA. Rendez-vous avec la rencontre des mondes.

Collaborateur du Devoir

- Lotfi Bouchnak et son groupe, Ghada Ghanem et Talal Haidar, dimanche 12 novembre au Théâtre Maisonneuve.