Glenn Gould, au delà du temps et pour l'éternité

Alors que se préparent un peu partout colloques et commémorations pour le 75e anniversaire de la naissance et le 25e anniversaire de la mort de Glenn Gould, en 2007, vient de paraître en DVD le dernier film de Bruno Monsaingeon, Glenn Gould, au delà du temps, présenté en première mondiale à la Cinémathèque québécoise en février dernier.

Le documentariste français Bruno Monsaingeon est l'une des rares personnes à avoir pu cultiver une sorte d'intimité musicale avec le plus célèbre des musiciens canadiens. Il lui avait consacré une série télévisée de plus de dix heures, à laquelle il faut ajouter quatre livres et trois films «Glenn Gould Plays Bach», réalisés entre 1976 et 1981, un incunable conclu en avril et mai 1981 par le tournage des ultimes Variations Goldberg.

Bruno Monsaingeon avait rencontré Gould pour la première fois en 1972 pour une émission culturelle de la télévision française. Il attribue à la première diffusion de celle-ci, le 30 septembre 1974, l'engouement de la France pour un artiste alors négligé. En effet, les écrans de télévision retransmettaient tous ce soir-là son émission en raison d'une grève qui avait imposé ce qu'on appelait alors un «programme minimum».

De fait, Monsaingeon a suivi et filmé inlassablement le pianiste entre 1974 et sa mort, le 4 octobre 1982. Ceci lui permet de revenir à la charge avec un projet différent, un long métrage d'une heure et quarante-six minutes, frais et provocant, qui ne semble jamais recycler des chutes des films antérieurs. Le projet de voir Glenn Gould raconté par lui-même est mené à bien, croquant véritablement Glenn «au delà du temps» comme un trublion, un intellectuel provocateur, un penseur musical un peu fou et véritablement unique.

Un très long travail

Toute la science de Monsaingeon est palpable dans un montage parfait, dès une séquence d'ouverture choc, qui happe le spectateur en faisant admettre d'emblée que le personnage au centre du film est hors normes. Le réalisateur, auteur également du très remarqué documentaire Richter l'insoumis, a trouvé des moyens toujours judicieux de mettre en image les propos de l'artiste. Monsaingeon dit chercher ici un «nouveau genre» de film. Il introduit aussi parcimonieusement des personnages contemporains, ayant découvert Gould après sa mort. On est ému tant par la «mamma» italienne que par ces jeunes Russes suspendus aux lèvres de Monsaingeon donnant une conférence sur le pianiste.

En conférence de presse, en février dernier, Bruno Monsaingeon, qui voit son film comme «une évaluation de Gould aujourd'hui», avouait avoir pris six années, dont un an de montage, pour réaliser ce projet. L'intensité de ce travail se matérialise à chaque instant. Ainsi, toutes les séquences ont été rapportées à un format 16/9e, les images et les sons s'imbriquent sans rupture. Le réalisateur français a à la fois réussi la mise en image des paroles du musicien, glanées dans des entrevues radiophoniques, et la transition visuelle entre documents d'archives et séquences nouvellement tournées. Tout cela nous donne un film admirablement vivant, ce qui était le but avoué: démontrer l'actualité de Glenn Gould, vingt-cinq ans après. Oui, le personnage est toujours présent, toujours lucide. Il n'est pas soumis aux modes.

Provocateur

Si le film porte l'estampille Monsaingeon sur les plans de la construction, de la réalisation et de la qualité des documents trouvés, on est positivement surpris que le côté «groupie» du réalisateur ne l'ait pas amené à retirer certaines séquences éclairant l'art de Gould d'une lumière prêtant à discussion. À cet égard, ma plage préférée du DVD est la vingtième, dans laquelle Gould se montre extrêmement fier d'avoir transformé la Sonate K. 331 de Mozart en jouant le thème très lentement et de manière sur-articulée pour «réveiller les gens et les forcer à réagir». Ayant obtenu cette réaction, il s'engage dans des variations continuellement accélérées, jusqu'à transformer un adagio en allegretto, «a really perverse thing» pour laquelle Gould se pavane, tant il en est fier. Interloqué, l'intervieweur avoue que «c'est spécial!», ce à quoi Gould répond: «C'est arbitraire, mais ça marche.»

Je ne remercierai jamais assez Bruno Monsaingeon d'avoir sauvé cette scène. Sans doute parce qu'il pense que c'est une preuve du génie de l'artiste. Pour ma part, j'y vois la déclaration franche et honnête du processus d'accaparement dont le pianiste fut capable, peut-être parfois pour le bien de la musique, mais souvent au mépris du compositeur.

Le pire dans le véritable culte à Glenn Gould, et dont Monsaingeon est depuis trente ans le grand-prêtre, serait de considérer que toute vision du pianiste canadien sur une oeuvre est parole d'évangile. En France du moins, on (il) a éduqué les oreilles dans cette religion monothéiste, religion dont les dogmes se fissurent inévitablement à l'écoute d'autres grands artistes. Le film a l'honnêteté, voulue ou non, de faire la part des choses tout en restant un hymne visuel et sonore aux fulgurances intellectuelles de Gould.

Collaborateur du Devoir

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GLENN GOULD AU DELÀ DU TEMPS

Un film de Bruno Monsaingeon (2006).

Idéale Audience DVD9DM24 (distr. Naxos).

Paru le 31 octobre.