Métamorphose musicale

Après Pierre Lapointe en 2004 et Loco Locass l'an dernier, c'est au tour du rockeur-poète Fred Fortin de soumettre sa musique à une métamorphose fantastique: ses tounes prendront une toute nouvelle résonance sous la baguette du chef du Consort contemporain de Québec (CCQ), Nicolas Jobin, ce soir au Club Soda, dans le cadre de Coup de coeur francophone.

Celui qu'on voit habituellement multiplier les rôles sur une scène (le multi-instrumentiste joue aussi avec Galaxie 500 et les Breastfeaders) assiste plutôt à la multiplication des instruments classiques autour de lui et des partitions écrites pour réinterpréter ses chansons. Difficile de lâcher du lest et de s'en tenir au chant quand on est habitué à toucher à tout. Il a déjà brisé la glace à Québec la semaine dernière.

«J'étais quand même nerveux de me lâcher là et de ne pas avoir d'instrument non plus, reconnaît le chanteur du Lac-Saint-Jean. Pour Montréal, je suis nerveux parce que la salle est pas mal plus grande, ça va être difficile d'essayer de créer une intimité là-dedans. En même temps, j'espère que le son va être fort pis que ça va fesser parce que quand la vraie patente te touche dans ces arrangements-là, ça peut te ramasser solide.»

Simplement amusante au départ, l'expérience de voir son rock robuste et tendre se transformer en musique plus cérébrale et écrite peut en effet devenir troublante, d'un point de vue artistique et personnel. La perte de repères est à peu près assurée, à la fois pour le public et le chanteur.

«Il y a des tounes que tu ne reconnais plus, mais dans la plupart des chansons, ils [les musiciens du CCQ] sont allés pas mal ailleurs, dit-il. Les plus dures, ce sont celles où les paroles ne commencent pas à la même place que d'habitude, parce que je n'ai plus de repères. Un exemple? Chateaubriand. L'harmonie est complètement différente, les temps sont tout changés, ce n'est plus le même débit de paroles.»

Il faut dire que le chanteur n'a eu que deux vraies journées de répétitions et une petite générale pour se réapproprier ses pièces avec le CCQ, qui tenait à revisiter l'ensemble du répertoire de Fred Fortin, de son premier album Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron au dernier, Planter le décor, en passant même par son projet Gros Méné. Émotions fortes garanties.

«L'arrangement provoque d'autres émotions que d'habitude, t'es comme déplacé un peu, mais en même temps ça donne du jus, confie l'artiste. C'est une expérience tripante vu qu'on fait ça deux fois [à Québec et à Montréal], il y a une espèce d'urgence dans l'écoute et dans l'attention.»

Le chamboulement est tel qu'il a dû écarter une chanson à la fibre peut-être trop sensible puisqu'elle traite de son fils, Charlie. «Il y avait une mise en scène théâtrale, pis j'aimais moins ça, dit-il. Ça fait 12 ans que je l'ai écrite, mais le propos, je le ressens encore parce que c'est mon enfant, et c'est un peu plus dur de faire abstraction de la toune.»

De fait, des trois expériences du CCQ, l'implication de Fred a été la plus importante. Comme si l'homme-orchestre ne pouvait pas se résoudre à tout abdiquer. Il voulait aussi retrouver l'esprit libre propre à son oeuvre en relâchant un peu les arrangements réglés au quart de tour de la musique contemporaine.

«Puisqu'il était vraiment laissé à lui-même, sans instrument, il a voulu apporter ses petits éléments à lui, note le chef du CCQ, Nicolas Jobin. Ç'a été fort bénéfique parce qu'on retrouve encore plus l'énergie de Fred et sa façon de faire de la musique, malgré que ça demeure une relecture de A à Z de son répertoire.»

Ce processus de création exceptionnel a fait l'objet d'un documentaire Internet déjà en ligne sur www.bandeapart.fm, qui diffusera aussi l'intégrale du spectacle dès samedi. Le CCQ choisit des artistes ayant une forte «densité musicale» tout en sachant raffiner leurs mélodies. L'ensemble mise tantôt sur la poésie du chanteur en l'enrobant d'un contexte musical plus harmonieux, tantôt sur l'orchestration, la réorganisation et la déstructuration de l'oeuvre du rockeur.

«C'est un échange mutuel qui devient une espèce de nouveau genre en soi: du contemporain populaire!, rigole Fred Fortin. C'est une belle initiative de Coup de coeur et de Nicolas Jobin. Pour eux, ça permet aux gens de démystifier leur style parce que les gens aiment ça, entendre des paroles. Ça enlève un peu la bibitte autour de la musique contemporaine. Moi, je me laisse surprendre dans la musique, pis c'est pas long que le poil peut me lever avec les tensions musicales qu'il y a là. C'est vraiment l'fun d'avoir ces instruments à côté de toi. Même si c'est vraiment fucké comme musique!»