Dylan, d'une clarté lumineuse

Bob Dylan avait troqué le déguisement de Zorro, qu’il portait lors de sa dernière visite, pour un costume western plus sobre.
Photo: Agence Reuters Bob Dylan avait troqué le déguisement de Zorro, qu’il portait lors de sa dernière visite, pour un costume western plus sobre.

Voyant Dylan toujours debout, arc-bouté à la Jerry Lee Lewis sur son piano — réglé en son d'orgue Hammond —, la chanson de Michel Berger, que chantait sa France Gall chérie, m'est revenue en tête.

«Il jouait du piano debout / Quand les trouillards sont à genoux / Et les soldats au garde-à-vous / Simplement sur ses deux pieds / Il voulait être lui, vous comprenez». Oh si, que l'on comprenait. On comprenait qu'il s'est passé des choses dans le «neverending tour» de Dylan depuis la dernière fois à Montréal, le 12 août 2002. Il s'est passé que son groupe d'accompagnateurs et lui ont trouvé une zone viable entre le confort et l'insécurité, que toute confusion dans le jeu s'est dissipée, et surtout, que Dylan a délaissé la guitare — dont il jouait un peu par-dessus tout le monde, mêlant rythmiques et solos — pour le clavier, totalement complémentaire. D'une certaine façon, Dylan le musicien est devenu l'Al Kooper de son propre groupe, laissant à ses guitaristes Denny Freeman et Stu Kimball la possibilité d'une très nette séparation des rôles.

Tous ces changements allaient dans la même direction: vers la clarté. Hier au Centre Bell, Dylan était d'une clarté lumineuse. Pour la première fois à Montréal depuis je ne sais plus quand (le show du Live At Budokan, à la fin des années 70?), la foule reconnaissait les chansons aux premières notes, et non aux premiers mots, voire au premier refrain. Car Dylan chantait hier comme il chante sur son dernier album Modern Times: distinctement. Certes réinventait-il les lignes mélodiques, c'est sa façon de garder vivantes les chansons, mais on pouvait suivre. Nous étions partie prenante de l'aventure, à nouveau. Ça faisait du bien. Ça faisait du bien d'être «stuck inside of Mobile with the Memphis blues again...» avec lui, de dénoncer les Masters Of War avec lui, de voyager avec lui «in the north country fair» en compagnie de l'inoubliable Girl From The North Country.

C'est peut-être pour ça qu'il n'avait pas à nous faire face, comme au temps du Dylan guitariste. De son clavier placé à 45 degrés, il voyait surtout son groupe, vivait la musique intensément avec son groupe, ce groupe qui est à Dylan ce que le E Street est à Springsteen et les MG's à Booker T., ce formidable groupe qu'il affirme en entrevue être son «best ever» (je ne suis pas d'accord: rien ne vaut The Band derrière lui en 1974). Chose certaine, les six gars s'affichaient tels qu'ils jouaient: en parfaite cohésion, tous en habits gris à la Hank Williams. Dylan, lui, avait troqué le déguisement de Zorro de la dernière fois pour un costume western plus sobre. Pas de décor de music-hall non plus: rien que la musique comptait.

Et quelle musique! Considérant la loto dylannienne du choix des titres (la liste change presque de moitié tous les soirs), les 11 750 spectateurs n'avaient tiré que de bons numéros. Un spectacle de Dylan qui propose d'aussi souples et splendides versions folk-rock de Senor (Tales Of Yankee Power), de l'épique Masters Of War, de l'exquise Absolutely Sweet Marie, de la douce Simple Twist Of Fate, Cold Irons Bound (extrait goûté de l'album Time Out Of Mind), du slows collé serré que When The Deal Goes Down et du blues Nettie Moore ne peut être qu'un spectacle profondément satisfaisant. Spectacle que l'auditoire aura vécu plus souvent assis que debout, contrairement à Dylan: si Highway 61 Revisited a permis à tout le monde de se secouer les puces, ç'aura été pour l'essentiel une rarissime heure et demie de Dylan pour les oreilles.