Concerts classiques - De la musique comme on n'en fait plus

Deux titans de la musique étaient bien sur la scène de la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec mardi soir. Pas pour un choc, mais pour une rencontre comme le circuit musical en offre très peu, une rencontre semblable à celles qui avaient pour terrain les festivals de Prades ou de Marlboro dans les années cinquante.

Kremer et Zimerman, ce ne sont pas deux «noms» accolés sur une affiche. Ce sont deux grands artistes qui ont , des Sonates pour violon et piano de Brahms, une vision qui tranche radicalement avec ce qu'on y entend habituellement. Dès l'attaque de la Sonate n° 2, opus 100, qui lance la soirée, on comprend que pour Kremer et Zimerman ces sonates ne reposent pas sur la confrontation de deux instruments mais tiennent de la confession intime. L'un et l'autre prennent la parole dans une narration aérienne et élégante comme une plume bercée par le vent. Il ne manque qu'un feu de cheminée crépitant au fond de la scène pour ajouter un cadre intime à ces confidences sans paroles.

Le piano de Zimerman est liquide: pas un à-coup, pas une résonance mal éteinte. Au contraire: une impression de quasi-apesanteur et une infinie palette d'intensités sonores. Il tisse la 2e Sonate comme une arabesque géante, alors que Kremer nous sert des diminuendos du bout de l'archet et joue de la couleur mordorée de sa corde de sol. La caractéristique la plus magique de cette communion se trouve dans la douceur des attaques, ces notes qui semblent cueillies dans le ciel. La 1re Sonate jouit d'une gamme immense de nuances dans un canevas globalement feutré: l'extinction du mouvement lent, comme une berceuse, est aussi sublime que l'attaque susurrée du finale.

Avec la 3e Sonate, la perspective change; le ton est plus pugnace, les attaques plus vives dans le premier mouvement qui débouche sur un adagio d'un chant profond et humble. Plus buriné et changeant, cet opus 108 scelle avec élan la synergie de deux artistes qui n'ont rien à prouver. Ils savourent leurs decrescendos et leurs gradations d'un souffle commun. Cette complicité, partagée par un public très respectueux, se prolonge, malgré une légère déconcentration du violoniste, dans un rappel original, Rêve d'enfant, op. 14 d'Eugène Ysaÿe, et par un mouvement de sonate de Mozart joué de manière facétieuse, avec des cadences pour le moins inattendues.

Cette inoubliable soirée figurera très haut au palmarès des grands concerts de l'année 2006.

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Club musical de Québec

Brahms: les trois Sonates pour violon et piano. Gidon Kremer (violon), Krystian Zimerman (piano). Grand Théâtre de Québec, mardi 7 novembre.

Collaborateur du Devoir