Coup de coeur francophone - Lhasa: les couloirs de la lumière

Photo: Annik MH de Carufel

Deux concerts sans micro, l'âme plongée dans une nouvelle phase identitaire, la voix plus retenue, un engagement humanitaire plus marqué qu'auparavant: autant de signes qui confirment ce que nous savons depuis toujours, Lhasa n'a pas fini d'étonner.

Du temps de La Llorona, un premier disque qu'elle a lancé en 1997 et qui allait changer la face de la chanson immigrante québécoise avec un demi-million de copies vendues, on l'avait d'abord associée à la pleureuse aztèque. Mais elle jouait un personnage.

On l'imaginait alors aussi mexicaine que Chavela Vargas, qui chante là où ça fait mal, mais elle s'était toujours sentie de culture confuse. Les Mexicains, eux, ont vu juste et la chanteuse fut à même de le constater dans un émouvant premier spectacle qu'elle a donné en mars dernier à Mexico, une mégapole où elle n'avait jamais même mis les pieds. «Un truc incroyable s'est passé, raconte la formidable raconteuse. Les gens reprenaient par coeur toutes les paroles de Por eso me quedo. Pourtant, mes disques ne sont même pas distribués là-bas et depuis toujours les gens du pays se demandent d'où je viens avec mon accent bizarre. Heureusement, je sens que, malgré tout, ils sont en train de m'adopter.»

Questions de langue

Cet accent bizarre, la Montréalaise d'adoption le traîne partout où elle passe. «On me décrit comme la Mexicaine américaine, la Mexico-Québécoise, la Canadienne, la Française. J'ai tout entendu. Comme je suis tombée dans le panier de l'exotisme dès la naissance, tous les qualificatifs sont bons.» Lorsqu'elle parle français, cet accent semble naturellement métissé de plusieurs sources. Mais en espagnol, on la reconnaît différemment: «J'adore me produire en Californie devant les chicanos. Ils comprennent tellement qui je suis avec mon ambivalence culturelle.»

Si à la sortie de The Living Road, il y a trois ans, la question de l'identité n'avait plus le même sens puisque Lhasa chantait dorénavant en trois langues en faisant une autre fois éclater les frontières de la forme, la chanteuse vient encore de découvrir une nouvelle muse. Une muse aussi surprenante que les précédentes. Peut-être même davantage... «Toutes mes nouvelles chansons sont écrites en anglais.» Lhasa serait-elle en train de sortir du placard en livrant enfin sa véritable identité d'anglophone? L'avenir le dira mais, avec elle, rien n'est immuable.

Elle marche seule, refuse de vivre dans le passé, monte sur les hautes marées, se donne le vertige, traverse les frontières, s'éloigne, se perd, se brûle et, surtout, constate la vastitude de la vie, un thème central de son écriture. À chaque étape, des lumières scintillent, s'éteignent, puis illuminent ailleurs. Du pathos hispanique aux accents tziganes de La Llorona jusqu'aux atmosphères mâtinées de nouveau tango, de couleurs mondialisantes, d'intonations dylanesques, de douces rythmiques latines et de touches d'électronique retrouvées sur The Living Road, les mondes s'ouvrent.

«Lors des dernières années, tout s'est allumé en anglais», explique Lhasa. Et pourquoi l'anglais? «C'est ma langue première, répond-elle. Dans cet idiome, je peux peser le poids d'un mot, ouvrir la porte à plus de spontanéité et ne pas toujours me demander si je m'exprime bien.» Peut-être à cause de cela, elle dit de ses nouvelles pièces qu'elles seront moins structurées: «Il y aura plus de possibilités pour les interpréter de différentes façons et laisser la porte ouverte à l'improvisation.»

Ces titres seront également imprégnés des expériences de trio vécues lors de la tournée de The Living Road. Deux formules furent alors proposées: Lhasa avec guitares et violoncelle aux États-Unis; avec piano et violoncelle au Mexique. «Lorsqu'on est revenu avec le groupe complet de cinq musiciens, on a conservé des idées d'arrangements que l'on avait élaborées pour ces occasions spéciales», explique Lhasa.

Engagement

Chanteuse à la voix profonde et puissante, l'ex-pleureuse est de l'école des bars. Habituée de constamment s'époumoner et pousser au maximum pour toujours tout donner, elle a dû récemment modifier son approche pour en donner plus longtemps, pour tenir le coup durant les 200 concerts qu'elle a offerts en 2005. «Pour la première fois de ma vie, j'ai dû annuler une prestation à cause de ma voix, que j'ai complètement perdue. Il fallait faire quelque chose. J'ai donc appris à me retenir. Cela a même changé ma façon d'écouter la musique, et aujourd'hui j'admire des gens qui, comme Al Green, ne forcent jamais.»

Toute une évolution depuis la période de la défunte Maison de la culture mondiale, alors que, serveuse le jour, elle attaquait le soir, sûre d'elle, à peine âgée de vingt ans, le crâne rasé mais du front tout le tour de la tête, de l'énergie brute à revendre, les répertoires de Billie Holiday et de Chavela Vargas, avec une décharge émotionnelle peu commune. Aujourd'hui, elle interprète même la grande Fairuz, un chef-d'oeuvre de délicatesse et de subtilité. Elle chante du Fairuz en arabe parce qu'elle aime Fairuz, mais aussi parce qu'elle aime les autres langues, comme elle a chanté du Amalia Rodrigues en portugais.

Elle chante en arabe pour son grand-père qui était libanais et parce que, plus que jamais, la situation internationale l'interpelle. Elle fut profondément dévastée l'été dernier lors de la guerre au Liban. D'où le concert avec Patrick Watson, retransmis simultanément à Beyrouth: une simple présence solidaire et humaine, comme elle l'avait déjà fait au profit des victimes de la Tchétchénie. «J'ai l'impression que mon engagement en regard des causes humanitaires ne fait que commencer, dit-elle. De plus en plus, je sens que je ne suis pas une personne complète si je ne participe pas.»

Les 4 et 5 novembre, à la Maison de la culture de Maisonneuve, de nouveaux couloirs de lumière apparaîtront lors de soirées spécialement préparées pour Coup de coeur francophone: sans micros apparents pour la première fois en vingt ans; question de mettre en évidence la force de l'organe vocal et des instruments débranchés. Le premier concert réunira Patrick Watson et la violoncelliste Mélanie Auclair qui chantera. Le lendemain, le violoniste Guido del Fabbro partagera la scène avec le conteur irlandais Mike Burns. Dans les deux cas, Alex de Sela, un frérot de cette famille atypique de dix enfants, ouvrira le bal. La route est toujours là, au gré d'un vent qui amène partout!

Collaborateur du Devoir

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Lhasa

Au Coup de coeur francophone

Les 4 et 5 novembre à la Maison de la culture de Maisonneuve