24e gala de l’ADISQ - Rêver sept fois mieux

Daniel Bélanger (à gauche) et Garou, co-lauréats du Félix de l’«interprète masculin de l’année», en compagnie de la chanteuse Isabelle Boulay, qui a remporté le Félix de l’«interprète féminine de l’année» lors du 24e gala de l’AD
Photo: Jacques Grenier Daniel Bélanger (à gauche) et Garou, co-lauréats du Félix de l’«interprète masculin de l’année», en compagnie de la chanteuse Isabelle Boulay, qui a remporté le Félix de l’«interprète féminine de l’année» lors du 24e gala de l’AD

Daniel Bélanger, son album Rêver mieux et le spectacle du même nom ont presque fait tabula rasa à la remise de prix de l’industrie du disque et du spectacle; quatre Félix artistiques se sont ajoutés hier aux trois techniques déjà glanés au hors d’ondes, seul Garou, avec ses trois statuettes, offrant une véritable résistance.

Le meilleur disque. Le meilleur spectacle. Le meilleur «vendeur». Le meilleur interprète. Pour ainsi dire la totale. L’équivalent d’un Grand Chelem. Mieux qu’une Triple Couronne. C’était hier au Saint-Denis 1 et devant les caméras de Radio-Canada pour quelque 1 500 000 spectateurs l’occasion d’être témoin d’un exploit rare dans l’histoire de notre chanson, d’une convergence assez extraordinaire merci entre succès populaire, plébiscite des pairs et unanimité critique: tel les Beatles au sommet de leur art, Daniel Bélanger a mis tout le monde dans sa poche revolver.
Quand on dit meilleur, il faut peser le mot: c’est bien parce qu’il n’y a pas comme aux Grammy Awards de catégorie chapeautant toutes les catégories d’albums de l’année que Bélanger n’a remporté que celui du rayon pop-rock. N’en déplaise aux autres lauréats tout à fait méritoires de Félix d’«album de l’année», Éric Lapointe du côté rock (pour Adrénaline), Sylvain Cossette chez les populaires (pour Rendez-vous), ainsi que la petite foule des gagnants déjà récompensés lors de la cérémonie hors d’ondes de lundi dernier au Spectrum (Charlebois, Cowboys Fringants, le regretté Sylvain Lelièvre, etc.), le Félix de Bélanger était indéniablement géant parmi d’honorables lilliputiens. Franchement, hier, il y avait Bélanger et puis les autres.
Il fallait avoir bien huilé les engrenages de la méga-machine Garou pour que celui-ci se distingue tout de même, jusqu’à partager avec Bélanger le Félix de l’«interprète masculin de l’année». Bélanger n’était pas non plus sur la liste des artistes s’étant le plus illustrés hors-Québec, son génie ne rayonnant que localement: Garou a gagné ce Félix-là aussi, triomphal succès en France oblige, ainsi que celui de la catégorie «pectacle de l’année — interprète», presque cavalier seul.
De fait, le seul Félix d’importance qui aura vraiment échappé à Daniel Bélanger aura été celui que la SOCAN décerne à l’«auteur ou compositeur de l’année»: à l’instar de Stephen Faulkner l’an dernier, c’est une vie d’artisan de la chanson que l’on a soulignée hier en remettant à Pierre Flynn un Félix qu’il n’attendait pas et qui, on l’espère, allumera chez les disquaires son très beau Mirador. Le Félix de la «chanson populaire», déterminé par vote téléphonique, risquait peu d’échoir à Bélanger: ceux qui téléphonent sont généralement les mêmes qui harcèlent les stations de radio pour y entendre leurs idoles. Normal, en cela, qu’une Natasha St-Pier et son tube Je n’ai que mon âme l’emportent.
Ni groupe ni révélation, Bélanger était forcément hors-course dans ces champs-là, bonne nouvelle pour les Respectables et Mélanie Renaud, gagnants respectifs. Choix pas très aventureux que ceux-là, doit-on constater: laisser dans la marge Dumas chez les révélations, les Cowboys Fringants chez les groupes, en dit long sur le conservatisme de l’industrie. N’est pas Bélanger qui veut, sorte d’exception confirmant la règle. N’est pas Lise Dion qui veut non plus: le plus récent spectacle de la championne des humoristes a été récompensé comme les précédents. Autre récidiviste (quatrième année de suite, bigre!), Isabelle Boulay est de nouveau repartie avec le Félix de l’«interprète féminine de l’année»: c’est ce qu’on appelle un règne.
Et si Bélanger aura un jour son Félix hommage, son tour n’était pas venu: c’est à Michel Latraverse, dit Plume, alias onc’Pluplu, que l’ADISQ levait hier son chapeau, pour ne pas dire son plus beau galurin. Belle unanimité là aussi: depuis trente ans, il est notre essentiel bras d’honneur, notre splendide Trenet hirsute et notre Brassens de la rime à la fois tendre et irrévérencieuse. Il était temps qu’on pense à lui. «C’est avec étonnement que je constate que l’ADISQ m’a finalement trouvé une catégorie», a ironisé l’inclassable escogriffe, regard embué, visiblement touché par l’ovation très sentie de l’auditoire et l’extraordinaire pot-pourri livré par l’exceptionnel trio ad hoc Daniel Boucher-Kevin Parent-Garou, qui incluait tout autant les incontournables (Rideau, Jonquière, Calvaire) que les splendides méconnues (Le loup fuck, fuck le loup, Assis entr’ deux chaises).
L’animateur Guy A. Lepage en était lui-même tout remué, de la même sincère façon qu’il s’était réjoui comme un vrai trippeux de la performance de «l’immortel et intouchable» Bélanger ou du Félix remis à Flynn, en digne fan d’Octobre première époque. En vérité, au-delà de ses «one-liners» plus ou moins assassins (dont Anne-Marie Losique, Mario Pelchat et sa tête de turc Stefie Shock, entre autres, firent les frais), encore plus que sa brillante séance de lip-synch des chansons populaires de l’année en compagnie de la comédienne Sylvie Moreau, c’était le Guy A. amoureux de chanson qui était à l’avant-plan, touchant et transparent. Admonestant les adeptes de la gratuité («Si vous faites des copies-maison de CD, vous êtes niaiseux…»), ressortant fièrement son premier Félix reçu avec RBO «il y a 17 ans», rappelant avec tendresse qu’il avait été un jour l’étudiant heureux du prof Sylvain Lelièvre, généreux au point de laisser les membres du groupe hip hop 83 prendre d’assaut la scène et livrer leur cri d’existence, Lepage était hier bien moins baveux qu’ambassadeur, meneur de claque et admirateur avoué.
Mais rien, sinon l’hommage à Plume, n’aura parlé aussi fort de la valeur des chansons d’ici que les performances de Bélanger, de Jeszcze Raz et des Cowboys Fringants, qui détonnaient glorieusement du lot des Marie-Chantal Toupin, St-Pier et consorts. Les Fringants, surtout, ont saisi leurs quatre minutes à bras raccourcis, ne l’envoyant pas dire avec En berne: «Ici y a juste les plaques de char / Qu’y ont encore un ti-peu de mémoire». On s’en rappellera, de celle-là. «Un coup de pied au cul», a dit Lepage. Geste aussi nécessaire qu’un aller-retour dans le Spoutnik de Daniel Bélanger.