Vitrine du disque - Se faire avoir... et en redemander

CHAPEAUMELON
Chapeaumelon
T-Raise - Gillett (Sélect)

Tout est suspect. Le nom, pour commencer, trop manifestement décanté d'un titre d'émission des années 60 (oui, les aventures de Steed et Mrs. Peel, bottes de cuir en sus). L'allure, ensuite, d'allégeance moitié yéyé, moitié new wave, trop calculée pour ne pas tiquer. La musique, enfin, méli-mélo de références trop savamment dosé pour être sincère. Tout ça sent la fabrication. Et, tout cela étant, on craque quand même. Eh! C'est humain. Les quatre gars de Chapeaumelon me donnent trop ce que j'aime du rock pour me formaliser de la manoeuvre. Y a qu'à jouir.

C'était évident pour quiconque les a vus et entendus cet été aux FrancoFolies de Montréal, et ce l'est aussi sur disque: ces gaillards savent faire. Et en font tellement que c'en est indécent. Indécemment bon. Il y a sous ce Chapeaumelon le meilleur de la pop de guitare des années 60, du Stones et du Beatles, voire du Ronnie Bird, et le meilleur du rock français des années 70, du Téléphone, du Plastic Bertrand et même un peu de Bashung, mais aussi de la brit-pop des années 90 et du nouveau rock de l'an 2000 façon Hives et autres Strokes pour ne pas faire trop passéiste. Et tout ça est mis au service de refrains qui lèvent, qui lèvent (surtout celui d'Ambiguïté, tube en puissance), portés par des arrangements à la fois prévisibles et irrésistibles (notamment la finale de Sans hésitation, totalement télégraphiée et non moins gagnante), avec au moins un hameçon aux dix secondes. Oui, on mord. À pleines dents, même dans le calque franchement facile du My Generation des Who, version française. Et on se trouve un peu bête, mais bon. Il faut aussi savoir succomber.

Sylvain Cormier

TÉREZ MONTCALM

Térez Montcalm

GSI Musique (Sélect)

Cinq ans plus tard, revoilà Térez. Pareille, pas pareille? Les groumpfff, les groârrrr, les aarghhhh? Le trémolo qui tue? Eh ben non. S'il lui arrive encore, au détour d'un couplet de Good Old bleu, par exemple, de s'adonner au scat d'ourse mal léchée qui était sa marque de commerce et qui finissait par énerver tellement elle y avait systématiquement recours, c'est une Montcalm passablement plus calme que propose ce troisième album, son premier à l'enseigne de GSI Musique. Douceur dans le timbre, joli timbre à peine granuleux qu'on lui connaissait trop peu: les «cours de perfectionnement en chant à New York», donnée fournie dans le communiqué, n'ont pas été suivis en vain. De chanteuse brute, Térez est devenue chanteuse raffinée. Nuancée en diable. Elle a çà et là des élans irrépressibles — Térez est encore une sacrée nature —, mais seulement quand la chanson les suscite.

Les musiques ne sont plus toutes coulées dans le même moule jazzy: du lounge lascif à cordes seventies (Tu ignores) au semi-funk à flancs blancs (Détaché de tout), de la ballade blues (Good Old bleu) à la ballade tout court (La Scène, émouvante évocation du métier d'artiste), l'album a le dos large et la navigation agréable. Plus prévisible — et non moins réussie — est la reprise de La Foule de Piaf: normal que Térez se laisser aller à ressembler à la Térez de For MeÉ formidable, sa reprise d'Aznavour sur l'album initial de 1994. Même là, ce n'est pas tout à fait pareil comme avant: preuve qu'elle n'a pas chômé durant l'hiatus, la guitariste y joue d'un instrument nouveau pour elle, la contrebasse. Et plutôt bien merci.

S. C.

HITCHHIKING NONSTOP...

Terranova

(!K7 - Fusion III)

Un peu blasé du trip-hop, voilà maintenant que Terranova adopte une approche beaucoup plus ouverte sur Hitchhiking Nonstop. Doit-on parler d'opportunisme ou de nouveau départ? Étrangement, le trio de Berlin arrive à se tirer d'affaire. Avec l'aide de Cath Coffey (The Stereo MC's), du New-Yorkais Mike Ladd et de la chanteuse Ariane du groupe-culte The Slits, on assiste donc à une transformation assez radicale. Cette électronique retourne aux sources du hip-hop, de la new wave ou même de la techno (style Detroit) afin de mieux se réinventer. Sur Running Away, on reconnaît à peine le contenu social et politique du classique de Bob Marley. On va même jusqu'à puiser dans le catalogue du trop peu connu Shuggie Otis. Quelle version déroutante de la superbe Out Of My Head! Encore plus sombre que Close The Door, ce deuxième album ne tombe pas trop dans la routine du moment. On découvre chez Terranova un besoin de revenir en arrière et de briser quelques règles au passage. Une fougue enivrante se dégage de ces pièces qui, cette fois, semblent offrir une deuxième vie à ces chercheurs qu'on croyait disparus pour longtemps. Ce curieux métissage fonctionne contre toute attente. Loin du chef-d'oeuvre, mais bien supérieur à la moyenne.

David Cantin

THIS NIGHT

Destroyer (Merge)

Dommage, mais Daniel Bejar n'obtiendra probablement jamais le succès qu'il mérite. Sous le nom de Destroyer, ce membre de la formation de Vancouver, The New Pornographers, en est déjà à son cinquième album. Et alors! Il s'agit, pour les curieux, d'une autre petite merveille de rock discret et dépouillé. Quelque part entre l'écriture musicale de Bowie (période Hunky Dory) et Randy Newman, Bejar se fait prendre par l'envergure de ses ambitions. This Night contient des merveilles, mais cet album s'apprivoise très lentement. On se laisse séduire par la finesse des pièces, qui n'ont rien de futile ou de prétentieux. L'art de Destroyer se savoure à petites doses. Il y a toujours une résonance assez étrange ou nerveuse dans ce rock à textes. Une simple chanson comme Chosen Few s'enrobe de guitares, de violons et de piano pour devenir un objet assez complexe. De plus, l'émotion reste à fleur de peau. Il suffit de lire les paroles pour découvrir une plume remarquable. Un exemple parmi tant d'autres: «To the left there is an oceanÉ There is a mountain on the rightÉ Now will you walk away or take the blame for the unfortunately named children of this dayÉ children of this night.» Sans trop faire dans les excès, la musique de Bejar possède les marques d'une grande spontanéité. Une oeuvre maîtresse à découvrir.

D. C.

Liszt - Kempf

Franz Liszt: Douze études d'exécution transcendante (version 1851).

Freddy Kempf, piano. BIS CD-1210.

Les Études d'exécution transcendante, bien des pianistes en jouent quelques-unes en concert. Plus rares sont ceux qui osent se frotter à ce répertoire au disque, sinon pour en graver les quelques extraits qu'ils parviennent à dominer. Extrêmement rares sont ceux qui s'attaquent à une intégrale. C'est qu'il faut être sûr de ses moyens et savoir absolument qu'on se mesure ici à une aune qui, si on réussit, sera le barème de nos réussites futures ou de nos échecs incelables. Il faut donc un courage certain pour qu'un jeune pianiste s'y attaque. On tient, dans ce recueil d'études, non pas le parallèle des Études de Chopin mais davantage une réponse aux Caprices de Paganini, qui ont suscité chez Liszt l'idéal de transcender ce qu'il avait appris pour découvrir de nouveaux territoires.

Voici donc le genre de répertoire qu'on ne peut dominer que jeune. En effet, l'âge réclamant son tribut, les forces physiques peuvent manquer, et on joue sur la sécurité plutôt que sur la spontanéité. Freddy Kempf, salué par la critique britannique comme l'un des meilleurs jeunes pianistes de notre temps, s'y frotte. Vous voulez une mesure? Je crois que même un Marc-André Hamelin n'en oserait pas tant.

D'abord, le pianisme est parfait. Premier bon point pour une bête de concours, comme on dit dans le milieu. Cela sonne, résonne et écrase par la pure maîtrise technique absolue qui laisse niaisement béat. Liszt n'était guère impressionné par ce genre de jeu. Ce qui l'épatait — et ce qui nous épate toujours —, c'est comment on arrive à en faire de la musique!

Entrons alors dans le domaine musical de Freddy Kempf. Les bras m'en tombent, j'en reste pantois. Même Vision (la moins réussie de ces Études) devient géniale, s'incarne dans le temps et dans notre perception musicale comme un incontournable du piano.

C'est que, il faut bien l'avouer, la musique pour piano peut généralement être de deux ordres: celui de savoir montrer jouer de l'instrument, et celui d'écrire des oeuvres qui soient d'une profondeur extrême. Beethoven est du second type, Rachmaninov du premier. La grandeur de Liszt — et, ici, de son interprète — est de dominer ces deux tendances avec ses Études comme avec sa Sonate.

Miracle! Kempf a compris le fond des choses et nous le livre sans ostentation aucune. Du piano, oui, de la musique aussi, assurément. Surtout, surtout, de l'art, de celui auquel Liszt aspirait, alors que l'épate technique devait transcender les difficultés pour parvenir aux terrains inouïs. Alors, écoutez.

François Tousignant

Walter's Freak House

Walter Boudreau: Golgot(h)a (1990), Coffre III (a), Demain

les étoiles; Ensemble de la Société de musique contemporaine

du Québec, dir.: Walter Boudreau. Tradirunt Me In Manus Imporium (1991), Philharmonie des vents du Québec, dir.: Alain Cazes. ATMA ACD2 2283.

Un incontournable. Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier cette parution de la maison ATMA. D'accord, Me In Manus Imporium montre certaines faiblesses au chapitre de l'interprétation technique. La baguette d'Alain Cazes sauve tout par l'inspiration qu'elle insuffle aux instrumentistes. Non: plutôt, ceci montre le vrai visage de l'oeuvre.

Viennent aussi sur le disque d'autres pièces qui témoignent de la grandeur du Boudreau compositeur. Parfois, les «petits riens» d'un compositeur nous en apprennent plus sur lui que de grandes pièces d'aspirant au titre de créateur. Bien fait, ce répertoire s'avance comme aussi inévitable qu'une mauvaise oeuvre de Mozart. On peut le trouver secondaire, mais comme dit Boulez, on préfère les oeuvres mineures de compositeurs majeurs aux oeuvres majeures de compositeurs mineurs.

Attention: le disque s'ouvre avec le chef-d'oeuvre de Boudreau, ce que je gardais pour la fin: Golgot(h)a, sur un texte de son complice de l'Infonie, Raôul Duguay, inspiré du Chemin de croix. Si vous n'avez pas ces quelque 30 minutes de musique chez vous, courez vous procurer ce disque tant tout de la modernité, technologique, technique et artistique, se consume en noces d'une foudroyante présence.

Interprète des autres, Boudreau fait parfois du «show». Compositeur et révélateur de son propre univers, il nous y entraîne de force, magnifiant tant la beauté que la nécessité de la musique dite contemporaine. On reste toujours abasourdi par cet usage du texte transformé par les manipulations électroacoustiques, par cet orgue qui lie bande et fanfare de cuivres, par le souffle qui, hors de toute religion, passe comme rallieur des aspirations de l'humanité devant la souffrance pour trouver une réponse que, comme nous, le compositeur n'a pas trouvée mais dont il se refuse le statut de n'être que le témoin.

Une musique se veut actrice (au sens d'agissante) de l'exploration de nos devenirs avec l'appui des forces du passé. On a souvent, au Québec, des réflexes un peu bêtes, comme celui de chercher la grandeur ailleurs, voire de penser que le moindre jet d'encre sur un papier est génial parce qu'il vient d'un «tricoté serré» ou d'un adopté qui a élu domicile chez nous. Il reste une vérité: les grandes choses, comme ce Golgot(h)a, doivent être projetées plus avant, et tous ceux qui entrent en contact avec de telles réalisations doivent s'en faire les hérauts.

F. T.