Musique classique - La vingtaine florissante des Idées heureuses

Qui dit Glenn Gould dit Bach. Pour certains, la chose est valable aussi en sens inverse: Qui dit Bach dit Glenn Gould, donc? Pas pour Geneviève Soly. À l'occasion du dixième anniversaire des Idées heureuses, elle avait réalisé un rêve: organiser un Festival Bach pour, comme elle l'a dit, «remettre les pendules à l'heure et replacer Bach dans son milieu historique». Elle s'offusquait alors de voir «qu'à Montréal et au Canada, il y a dix ans encore, on associait Bach au piano, au point qu'il y avait eu, un an avant, un symposium Bach exclusivement tourné autour des pianistes!». Pour son festival, Geneviève Soly avait invité des clavecinistes, tels Pierre Hantaï et Skip Sempé, à la salle Pierre-Mercure et avait fait venir des conférenciers et des clavecins de valeur. La manifestation lui valut ensuite les prix Opus de l'événement de l'année et de la personnalité de l'année.

Reconnaissance internationale

Ironique retour des choses. Aujourd'hui, on associe le nom de Geneviève Soly à celui de Christoph Graupner, mais, cette fois, dans les deux sens. Ce ne fut pas un calcul, mais une passion immédiate, qui aida tout d'abord Les Idées heureuses à sortir d'une période de flottement. «Tout a failli tomber entre la dixième et la quinzième saison, se souvient Geneviève Soly. On grandissait beaucoup, mais je ne trouvais pas ma place. Il y avait tout ce qui nous caractérisait: les concerts commentés, la recherche de répertoires, la découverte. Mais était-ce assez pour tenir une série de concerts? De plus, les projets devenaient de plus en plus lourds administrativement et je me suis mise à faire de l'administration au point de songer à lâcher la musique.»

Pour remettre l'artiste sur les rails, rien de mieux qu'une belle rencontre. Ce fut celle de la musique de Christoph Graupner, un contemporain de Bach. «Graupner a tout changé. Je suis tombée sur ses partitions et j'ai vu que cela me sollicitait, me parlait, me faisait réfléchir.» Cette prédisposition de Geneviève Soly au coup de foudre musical lui venait de Kenneth Gilbert: «Il a influencé de manière majeure mon développement, car il m'a appris à regarder les sources d'une façon aimante et compréhensive. J'ai un don pour cela: lire une partition et comprendre le langage à travers les signes. C'est très particulier. Depuis Graupner, depuis cinq ans, je suis vraiment en développement, et cela change complètement Les Idées heureuses. Maintenant, c'est un ensemble!»

Le dernier concert qu'elle n'a pas dirigé elle-même, une coproduction avec le Studio de musique ancienne, en 2004, a été à ses yeux un «moment de crise» et un point de non-retour: «J'ai trop d'idées maintenant. Elles sont trop fermement établies; je veux diriger mon ensemble. Et d'une façon naturelle s'est opérée une sélection entre les musiciens qui voulaient me suivre et ceux qui ne le voulaient plus.»

Une tournée en Europe s'amorce mercredi prochain à Darmstadt, en Allemagne, sanctuaire de la musique de Graupner, et s'achèvera à Bruxelles le 10 octobre, en passant par un autre sanctuaire de la musique ancienne et baroque: Ambronay, en France. C'est là une percée unique pour un ensemble baroque québécois dans les plus importants centres de la musique baroque en Europe, le fruit de quatre années de travail.

Une étape dans le processus de reconnaissance fut un concert isolé à Bruges en 2004. Les Idées heureuses ont pu, grâce à l'aide de la Délégation générale du Québec à Bruxelles, se présenter devant une quinzaine de directeurs de festivals européens. La Délégation a défrayé les déplacements et le logement de ces personnalités à Bruges. L'opération connut un grand succès, au point qu'une autre tournée se profile à l'horizon de 2007 et même à celui de 2008.

Évidemment, Graupner fut un élément déterminant du succès de l'entreprise: «Graupner est notre spécificité exclusive. Il ne faut pas se leurrer: Les Idées heureuses en Europe, cela n'existerait pas sans le projet Graupner, car des ensembles comme le nôtre, il y en a plus de cinquante rien qu'en France. À quoi bon, pour un festival, faire traverser l'Atlantique à des musiciens, si on a la même chose chez soi?»

Aujourd'hui, Geneviève Soly juge qu'elle a trouvé sa voie et sa place. «Je me suis établie en chef. La gestion du travail musical est quelque chose qu'un directeur musical doit fortement développer pour tirer le maximum d'un ensemble et ajuster les relations humaines et musicales des uns par rapport aux autres. C'est fascinant comme métier.»

Il y a vingt ans, Les Idées heureuses, c'était une série de concerts. Aujourd'hui, après une véritable révolution culturelle ces cinq dernières années, Les Idées heureuses sont devenues non seulement un ensemble, mais aussi l'ambassadeur privilégié du bouillonnement et de l'expertise baroque montréalaise, capitale, avec Boston, de la musique baroque en Amérique du Nord.

Collaborateur du Devoir