Correspondre rejoindre, atteindre...

Photo: Annik MH de Carufel

Jamais il ne s'était mis dans la peau de personnages, à la manière du Springsteen de l'album The Ghost of Tom Joad. Jamais il ne s'était tout bonnement adressé à sa fille, à sa soeur. Pudique, caché derrière des chansons rassembleuses mais détachées de lui, le plus souvent écrites à la troisième personne du singulier ou la première du pluriel, Richard Coeur-de-Séguin n'était que rarement parvenu à exprimer sur disque toute sa tendresse et toute sa colère. Voilà qu'en adaptant la forme olaire à ses refrains grandeur nature, l'homme trouve des mots à sa mesure et, plus que jamais, signe.

Ces dernières années, j'ai bien cru qu'entre l'industrie du disque et Richard Séguin, c'était fini. F-I, fi, N-I, ni, comme disait Dominique Michel. Écoeuré jusqu'à la moelle, le champion de Journée d'Amérique. Trahi jusqu'au fin fond de son regard impossiblement bleu. Après la déconfiture de Musi-Art, la compagnie dont le logo apparaît au verso des albums D'instinct (1995) et Microclimat (2000), Séguin avait coupé les ponts. Rapatrié ses petits. Réintégré son petit paradis sur terre à Saint-Venant-de-Paquette, là-bas tout là-bas dans les Appalaches, à trois heures de route de Montréal. À temps plein. Approfondissant sa deuxième passion, son autre artisanat, son travail d'artiste-graveur. Quand il en sortait, c'était pour aller au Festival en chanson de Petite-Vallée, ou pour refaire la tournée du ROSEQ. Seul.

Un album avait bien vu le jour en 2003, mais hors-circuit. Solo, disait le titre. Pas de compagnie de disques. Pas de distributeur. Fait maison, artisanal comme les gravures. C'est Marthe, sa compagne, qui avait pris la photo au recto du CD. Richard y jouait tous les instruments, accolant anciennes et nouvelles chansons. On pouvait commander Solo via le site www.richardseguin.com, ou se le procurer à l'entrée des salles de spectacles. Pas autrement. «Ça a été une sorte de guérison», déclare l'homme, qui ne s'est pas assis de l'autre côté de la table de salle à manger, comme la plupart des artistes que je convie à l'appartement. Il a pris la chaise la plus proche et ferré son regard impossiblement bleu dans le mien. Contact direct. «Je voulais reprendre possession de moi-même, à mon rythme. Et puis après l'avoir fait, tranquillement, je me suis mis à envisager une nouvelle association. J'ai pensé à retourner chez Audiogram [la compagnie des albums majeurs, Journée d'Amérique, Les Bouts de papier], et puis j'ai trouvé que c'était devenu gros comme structure. Ou bien c'est moi qui avais changé et qui voyais ça gros. En tout cas, c'était trop pour mon système nerveux. Et puis j'ai rencontré Patrice.»

Patrice comme dans Patrice Duchesne. Assumons le conflit d'intérêts. Patrice comme dans mon ami Patrice, le plus grand passionné de chanson québécoise que je connaisse. Le gars à qui l'on doit la pionnière collection Québec Love, et les compilations dont on rêvait pour Stephen Faulkner, Gilles Vigneault, Zachary Richard, et le live quadruple de Michel Rivard, et les livres de Loco Locass et Pierre Flynn, etc. Une âme pure, que l'industrie a aussi meurtrie. Les deux cicatrisés se sont trouvés. «Imédiatement, j'ai senti que j'avais un allié. Un semblable. Au lieu de me retrouver avec quelqu'un qu'il faudrait suivre, c'est lui qui m'a suivi. C'est lui qui m'a fait confiance.» Richard, en effet, avait «[son] idée»: un album «dans la tradition folk» où il ferait parler des personnages à sa place. «Comme Johnny Cash, comme Bruce Springsteen. J'avais toujours chanté à la troisième personne. Le gars qui parle tout seul ou à tout le monde. Qui a froid, qui est cassé, comme dans Journée d'Amérique. Je me suis dit que je pourrais essayer de me mettre dans la peau d'un ado qui veut sacrer son camp, par exemple, ou d'un gars qui va travailler tous les matins au moulin à scie. Des gens réels. Qui diraient leur vie dans des lettres à leurs proches.»

Des lettres en chansons

Des lettres? Pourquoi des lettres? «C'était dans l'air. J'avais lu le livre de Chabot sur les correspondances, de toute beauté, écrit avec Sylvie Chaput.» Chabot comme dans Marc Chabot, philosophe et parolier, collaborateur émérite de Séguin, Claire Pelletier, Luce Dufault. «Il y avait aussi la gang d'Eastman, qui voulait que je leur écrive une lettre à Kerouac, dans le cadre de leurs Correspondances. Alors, tout naturellement, j'ai commencé par écrire à mes proches à moi, à ma fille, à ma soeur Marie-Claire. Et puis j'ai compris à quel point j'étais devant un champ immense. Où il y avait de la place en masse pour des personnages.»

Méchant contrat, lui dis-je. L'écriture, il l'a dit dans cinquante entrevues, ne lui vient pas comme à un Jean Leclerc ou un Kerouac. Pas de flot continu. «C'est vrai que l'écriture, ça a toujours été laborieux pour moi. Peut-être que j'essayais trop d'être à la hauteur des poètes. Je ne suis pas un poète. J'ai mes limites. Mais écrire comme ça, comme si c'était des lettres, en prose, j'ai aimé ça. C'était clair, ça se déroulait comme dans un film. La difficulté, avec les personnages, c'est de garder le ton juste, mais c'est plus facile pour moi que de chercher à faire poétique. Quand je fais parler mon personnage d'ado dans La maison brûle, il y a le verbe "faire" quatre fois. Je ne me serais jamais permis ça avant.»

La maîtrise du ton n'est pas totale, tant s'en faut, Séguin n'est pas Richard Desjardins écrivant Jenny, ni Springsteen décrivant une vie en forme d'impasse dans The River, pas plus que Johnny Cash en criminel dans Folsom Prison Blues, mais le résultat est plus que rafraîchissant. Séguin l'épistolier s'extirpe de ses images habituelles, délaisse le sentier, la rivière et les incantations. En cherchant moins à faire beau, il fait plus vrai. Qu'il s'adresse à sa fille (dans Si loin, si près), qu'il mette en scène quelqu'un dont l'enfant s'est suicidé (Comme une flamme au vent), qu'il parle au nom de l'ouvrier du moulin à scie (Rien qui détonne), les sentiments exprimés sont plus fortement ressentis que jamais auparavant dans l'oeuvre de Séguin. Pour la première fois à ce point, ai-je l'impression, on retrouve sur disque le Séguin des passions exacerbées, le Séguin à la fois le plus tendre et le plus violent.

«J'ai toujours été fasciné par le Don Quichotte de [Michel] Rivard. Jaloux, presque. Il s'était donné la possibilité d'aller au fond du personnage, et ça en faisait une chanson encore plus personnelle. Quand tu te mets comme ça au service d'un personnage, t'es obligé d'aller chercher au fond de toi-même des émotions brutes, que tu n'aurais jamais révélées autrement. Dans le cas de l'ado, c'est la colère. Cette colère-là, il a fallu que je la ressente pour l'écrire. Ça veut dire qu'elle existait en moi.» Colère qu'on lui connaissait, nous, dans sa défense passionnée de causes. La sauvegarde du mont Orford, dernière en date. Une chanson, Nos héritiers, en parle, avec les mots outrés de la journaliste Rachel Lussier, provenant d'une lettre envoyée à Séguin. «La chanson est là parce qu'il y a eu le bâillon, pour qu'il reste quelque chose. Une lettre ouverte aux gens, qui témoigne de la colère qu'on a ressentie... et l'héritage de ceux qui ont créé le parc en 1938.»

Ces sentiments plus bruts s'entendent aussi dans les musiques. «Je joue là-dessus des guitares acoustiques très douces, mais aussi des guitares électriques brutales, fuzzées, que je ne n'aurais jamais mises avant sur mes disques. Ça allait avec l'émotion, fallait assumer la colère dans le son aussi.» Ce sont ces chansons-là qui frappent le plus, forcément, celles qui renvoient irrésistiblement l'auditeur au Springsteen de l'album The Rising. Séguin qui fait du bruit de métal dans La maison brûle, dans Rien ne détonne, dans le blues Je donnerais tout, ça surprend autant que ça détartre les incisives. Est-ce bien grand-papa Richard qui fait tout ce ramdam? «Oui, c'est moi. Moi qui suis grand-père depuis six mois. Et complètement gaga. Mettons que ça te fait composer des chansons intenses. Et poser les bonnes questions.»

«Qu'est-ce qu'on leur laisse [...] le silence résigné ou le cri révolté?» (Qu'est-ce qu'on leur laisse)

Collaborateur du Devoir