Douze rencontres pour un grand Luc

Voix croisées, de Luc de Larochellière, est une jouissive entreprise de décapage de répertoire.
Photo: Voix croisées, de Luc de Larochellière, est une jouissive entreprise de décapage de répertoire.

L'album de duos, présage de mort? Dernier recyclage des succès? On pense à Ray Charles, Frank Sinatra: l'idée pour les McCartney, Bono et consorts était de chanter avec les légendes vivantes de leur vivant, in extremis. Pour pouvoir dire: j'ai chanté avec le maître. Mais le grand Luc? Déjà arrivé là? Pas du tout.

Il rigole quand j'évoque ces rencontres de la dernière chance. «Je ne suis pas quelqu'un qui vit foncièrement dans le passé, mais à un moment donné, par exemple quand t'as 20 ans de chansons dans le corps et que tu viens d'avoir 40 ans, comme c'est mon cas cette année, faut assumer le fait que t'en as un.» D'où le plan de match initial: une compile de succès, puis une tournée de succès. «Et puis l'idée vient de faire un remake d'Amère America en boni sur la compile, avec Daniel Boucher. Et puis c'est tellement agréable à faire qu'on se dit: pourquoi pas rien que des bonis, une pleine compile de reprises en duo? De là, les appels partent, les réponses arrivent et ça déboule.»

Et la compilation-anniversaire devient célébration. À plusieurs, c'est plus drôle. Avec des plus vieux et des plus jeunes, les influents et les influencés, c'est encore plus intéressant. Furieusement intéressant, de fait. Dès que la liste des duos nous est parvenue, au moment des papiers de rentrée culturelle, on avait hâte. Dame! Larochellière relisant l'exquise ballade Si fragile avec... Vigneault! Cash City avec... Cabrel! Six pieds sur terre avec ... Vincent Vallières! Alléchantes propositions. Restait à entendre.

C'est tout entendu. Voix croisées est une jouissive entreprise de décapage de répertoire. De Sylvie Paquette à Florent Vollant, des Chiens à Motus 3F, chacun s'est approprié une chanson, et Luc, devenu l'outsider à chaque session, s'est contenté de chanter. «C'est comme si j'étais invité à souper chez moi», dit-il dans le communiqué de presse. «Je voulais que ce soit des gens que j'aime à la fois personnellement et artistiquement», ajoute-t-il aujourd'hui. «Ma direction artistique s'est arrêtée là. Chacun a fait la chanson qu'il voulait, de la façon qu'il voulait.»

Si fragile, déjà si belle, devient joyau. Quatuor de cordes, piano, basse, deux voix. Vigneault s'applique à rendre le plus purement possible la beauté de la mélodie, et l'entendre chanter «On n'choisit jamais de vieillir / On voudrait rêver un peu plus» est plus que poignant. «C'est l'honneur total! Vigneault aurait l'âge de mon père. La chanson devient un dialogue entre deux générations. C'était tellement généreux de sa part de s'exposer comme ça à une chanson qui évoque la mort.» À l'opposé, Six pieds sur terre, avec Vallières, n'a jamais exsudé autant de vitalité: «J'avais Dylan en tête quand j'ai écrit la chanson. Mais elle n'a jamais autant sonné Dylan qu'avec Vincent, c'est complètement naturel.»

Joies et surprises abondent, comme elles abondaient lors des soirées de jams désormais mythiques au Verre Bouteille. «Au fond, c'est l'aboutissement de cette période de connivences.» Avec Francis Cabrel, pas exactement un habitué du Verre Bouteille, la rencontre a pris un tour inattendu. «Il y a eu un malentendu. Un heureux malentendu. Quand je suis arrivé à Astaffort, je n'avais rien. Dans ma tête, comme pour le reste du projet, c'était sa carte blanche à lui. Mais lui croyait que j'arrivais avec une bande-orchestre. Alors, au lieu de freaker, c'est pas le genre de gars qui s'énerve facilement, il a sorti des guitares, je lui ai montré les accords de Cash City, qu'il connaissait parce qu'elle avait eu un peu de succès en France, et il a joué. Il a trouvé un riff à sa manière. On a enregistré comme ça, deux voix, sa guitare et un "click track" comme guide. Le reste a été fait à Montréal, à partir de son riff.»

S'éloignant çà et là de la liste des succès, certains ont exploré le corpus en profondeur. Les Chiens ont ravivé Elle voulait que j'lui écrive, Pierre Flynn a gravi Le Mur du silence, et ainsi de suite. Choix de connaisseurs. «Michel Rivard avait aimé Vu d'ici, un album que j'ai sorti en 2000 et qui n'a pas trop marché. Alors il a choisi Pour en finir (avec la nuit). J'étais surpris et flatté. À part les succès, on ne sait pas ce qui arrive avec les chansons une fois qu'elles sont parties vivre leur vie. Ça fait du bien de savoir que certaines se sont rendues quelque part.»

Collaborateur du Devoir

VOIX CROISÉES

Luc de Larochellière

Victoire - D.E.P.