Concerts classiques - Triple zéro

À l'heure où vous lirez ces lignes, peut-être me relèverais-je du pire cauchemar imaginable: revivre le misérable concert d'hier soir. Monsieur Eötvös, compositeur radical et doué, qui se prend pour un chef, ferait passer Pierre Boulez pour un mètre étalon de la lascivité musicale.

Monsieur Eötvös vient d'un pays ou «sensualité» se dit érzékiseg. Comment voulez-vous diriger Ibéria en ressassant «érzékiseg, érzékiseg, érzékiseg» dans votre tête? Ça n'a tellement pas de rapport avec la sinuosité des lignes et la subtilité des dosages de Debussy, que vous laissez tomber. Et Peter Eötvös, raide comme un piquet, laisse tomber à tous les étages (climats, souplesse, moiteur, transitions). Il y a autant de rapport entre ce que j'ai entendu hier soir et Ibéria, qu'entre une belle femme et une planche à repasser.

Le pire c'est que ce mécano des sons a réussi à saboter le sublime testament de Lutoslawski avec la même constance. La symphonie, abordée beaucoup trop vite et anesthésiée par un structuralisme froid, est privée de ses atmosphères. Le seul passage viable est la section centrale dans laquelle les cellules et sonorités fusent avec vivacité. Le reste, qui ne laisse jamais rien respirer, nie fondamentalement la sérénité apaisée du Lutoslawski ultime, celui de Chantefleurs et Chantefables.

Du concerto de Bruch, je n'ai rien à dire. Joshua Bell, qu'on a connu plus distingué, ondule (du corps, de la tête et du violon) et minaude à qui mieux mieux. Imaginez de la guimauve noyée dans du sirop d'érable et nappée de crème chantilly. Bon appétit et bonne digestion! Triple zéro!

Seule bonne «surprise»: le «style Eötvös» sied à la musique... d'Eötvös. En raccourcissant de deux minutes la durée d'exécution de zeroPoints par rapport à son enregistrement suédois édité par BMC, le compositeur «chef» donne une cohérence à son oeuvre, du genre Messiaen sans oiseaux. Les traits éclatent comme des éclaboussures de lumière et la maîtrise de l'écriture orchestrale impressionne. Ces douze minutes de zeroPoints sauvent le concert du zéro pointé.

C'était donc la première visite d'un des artistes bien en cour auprès de la «galaxie Brossmann-Nagano». Sachant qu'après Peter Eötvös, c'est Valery Gergiev qui vient en février, on peut s'attendre à voir débarquer John Adams, voire John Eliot Gardiner, l'an prochain. Tant qu'on nous épargne Bob Wilson et le retour de Peter Eötvös, tout va bien...

Collaborateur du Devoir