Entrevue avec Michel Faubert et Jérôme Minière - Le glaneur et l'explorateur

Michel Faubert, à l’avant plan, et Jérôme Minière.
Photo: Annik MH de Carufel Michel Faubert, à l’avant plan, et Jérôme Minière.

C'était un beau cas de devinette: Monique Giroux, qui n'en rate pas une, a demandé lundi à ses auditeurs de Fréquence libre qui chantait Complainte de la fin du monde, le premier titre d'un nouvel album reçu la journée même. Les courriels partaient dans tous les sens. Certains, à cause de l'ambiance planante, ont dit Daniel Boucher. Quelqu'un a osé Yvon Deschamps. Deux fins finauds ont trouvé: Michel Faubert. Un r trop roulé et un a trop gras avaient dénoncé le folkloriste-conteur-glaneur. Autrement, gageons que personne n'aurait eu bon.

Pareil ahurissement à la première écoute, chez moi. Ça, du Faubert? Cette mélodie belle et traînante, en mode mineur, à la Radiohead? Ce timbre si doux? Eh ben oui. Du Faubert, manière Minière. Jérôme Minière est en effet le réalisateur et l'arrangeur de La Fin du monde, cinquième album de chansons de Michel Faubert. Ses programmations, ses synthés, son piano, ses guitares électriques et acoustiques tapissent le disque. Il signe aussi des musiques, dont Complainte de la fin de monde. Il est présent pour l'entrevue. Et rigole gentiment, content de son coup.

«Michel a eu le courage de se mettre en position de fragilité», dit-il, admiratif. «Habituellement, il chante d'une voix forte, du ventre. En voix proche du micro, il n'avait jamais expérimenté ça.» Faubert rectifie. «Dans le spectacle qu'on a fait ensemble [Histoires sorcières, en 2003], il y avait une chanson où je chantais l'harmonie de cette façon-là, tout doucement, et j'ai aimé ça.» N'empêche qu'ouvrir ainsi l'album est une déclaration d'intention: c'est dire: voici Faubert... autrement. «C'est la meilleure place pour le faire», juge l'intéressé. «Après qu'on a entendu ça, tout est neuf, tout redevient possible. C'était l'intérêt de travailler avec Jérôme, en plus de notre amitié. Je n'avais jamais confié mes affaires à un réalisateur. J'ai toujours coréalisé. Je voulais être surpris. J'avais une autre mélodie en tête pour la Complainte, au départ, le genre de mélodie traditionnelle qui va avec un texte traditionnel. Mais je trouvais que je me reconnaissais trop. Alors j'ai dit à Jérôme: "Vas-y, amuse-toi!" Si ça marchait pas, c'est mon album, on pouvait encore virer de bord. Mais j'ai été surpris au-delà de ce que je pouvais imaginer.»

On retrouve cependant les mélodies à la Faubert dès la deuxième pièce, La Poison: Minière s'y contente de coucher l'air traditionnel déniché du côté de Cécile Dubé de Saint-Wilfred, au Nouveau-Brunswick, sur ses broderies électroniques. C'est bien, se dit-on: il y a un équilibre. Minière est d'accord: «Cette capacité que Michel a de garder sa base de folklore intacte tout en ayant un goût profond des expériences, c'est la vraie liberté. J'ai compris avec lui qu'on pouvait aller très loin sans rien perdre de vue.»

Faubert a toujours travaillé avec des audacieux, toujours tenté de lier passé et futur pour rendre le présent plus intéressant. «Il a seulement changé d'avant-garde, résume Minière. Avant, c'était la musique actuelle [avec les Claude Fradette, Dominique Lanoie, André Duchesne], et maintenant, c'est la musique électronique.» Vieux fantasme de Faubert, comprend-on: «Dans les années 70, je trippais en même temps sur Kraftwerk et la musique traditionnelle.» Et le folk-prog d'Alan Stivell, de toute évidence: Faubert reprend ici la Brocéliande du Celte, qui, une fois Minière passé par là, sonne comme du Ennio Morricone mâtiné de Pink Floyd. «C'était sur le premier album de Stivell, Reflets, une toune qu'il jouait à la harpe avec des paroles néodruidiques, précise Faubert. C'était la redécouverte de la culture celtique, la Brocéliande perdue. Une autre petite fin du monde.»

La rencontre entre le trad et l'électro n'allait pourtant pas de soi: il fallait éviter à tout prix le nouvel âge de pacotille à la Deep Forest. C'est réussi. Faubert souffle. «Tant mieux. On avait un peu peur de ça.» Toute ressemblance aurait été insupportable. Minière renchérit: «On déteste.» Parlons plutôt d'un mariage sans trahison, où les chansons créées pour l'occasion, et pas seulement par les compères — il y a aussi des musiques de Dumas et d'Éric Goulet (encore lui!) sur des textes de Michel X Côté —, sont juxtaposées tout naturellement aux morceaux traditionnels. Et ça fonctionne! Il y a même de la podorythmie techno dans Le Diable d'Amérique. «Je me suis posé la question de la trop grande diversité, avoue Faubert. Finalement, je pense que ça s'écoute. À cause de Jérôme.» Lequel sourit, un peu gêné. «L'important, continue Faubert, c'était d'essayer. Essayer de changer. Si tu ne fais pas ça, c'est comme les textes traditionnels quand personne n'est là pour les ramasser et en faire quelque chose: ça se fossilise et ça meurt.» Longue vie au glaneur. Et merci à l'explorateur.

***

LA FIN DU MONDE

Michel Faubert

La Tribu - Sélect