Puccini en miniatures

La saison 2006-07 de l'Opéra de Montréal (OdeM) est en effet marquée par la disette financière: l'organisme doit se serrer la ceinture. Et pas qu'un peu. Pour éviter tout malentendu, l'OdeM a envoyé aux journalistes, il y a une dizaine de jours, un communiqué intitulé État des lieux. Le défi est grand et peut se résumer ainsi: maintenir le niveau artistique avec moitié moins de monde. Les têtes dirigeantes ont été renouvelées en totalité. Bernard Labadie, démissionnaire en juin, n'a pas été remplacé; le directeur, David Moss, a été écarté au profit de Pierre Dufour, le directeur de production, devenu, en plus, «directeur général, entrepreneur et opérateur d'entreprise»; le président du conseil, André Laurin, a laissé la place à un jeune industriel en informatique, Alexandre Taillefer, alors que le musicologue Pierre Vachon est devenu «directeur des communications, du marketing et des projets spéciaux».

Les coupes sombres qui ont affecté le personnel ont peu touché le programme: le coeur de l'offre artistique — quatre opéras, une présentation de l'Atelier, le Gala, les activités éducatives — reste inchangé, quelques projets spéciaux, tels les «technopéras» et la publication de la brochure annuelle, faisant les frais de la disette.

Deux tiers

L'OdeM entamera ladite saison avec un opéra intitulé Il Tabarro. Traduction: La Houppelande. Voilà donc un ouvrage où, en premier lieu, il convient d'expliquer ce que signifie le titre! Une houppelande est un manteau sans manches. Gageons que ce vêtement était plus à la mode du temps de Puccini, afin qu'au moins quelques spectateurs aient une idée de ce qu'ils allaient voir. En fait, la houppelande n'est ici qu'un accessoire, qui sert à cacher l'identité d'un mort. D'autre part, Il Tabarro n'est pas un opéra à part entière, du moins pas aux yeux de Puccini lorsqu'il le composa. C'est le premier ouvrage d'un triptyque (Il Trittico) que Puccini avait conçu en tant que tel et dont le fil conducteur est la mort, abordée sous trois angles radicalement différents: passionnel (Il Tabarro), mystique (Suor Angelica) et tragi-comique (Gianni Schicchi). Créé à New York en 1918, ce triptyque eut du mal à s'imposer en tant que tel. Le choix de l'OdeM de ne présenter que les deux premiers volets, Il Tabarro et Suor Angelica, est symptomatique de cette difficulté qu'on éprouve encore et toujours à voir ces trois opéras en un acte comme un tout contrasté.

Les maisons d'opéra ont plutôt l'habitude d'isoler un des trois ouvrages et de le réunir avec un opéra en un acte d'un autre compositeur. Deux très belles idées en la matière furent le couplage Il Tabarro-Paillasse (de Leoncavallo), au Metropolitan Opera, et la confrontation, au Festival de Glyndebourne, de Gianni Schicchi avec Le Chevalier avare, de Rachmaninov. Des trois ouvrages qui forment Il Trittico, c'est d'ailleurs le versant comique, l'irrésistible Gianni Schicchi, qui a remporté les suffrages. Il est donc plus qu'audacieux de la part de l'OdeM de nous présenter les deux versants tristes de cette trilogie.

Ce manteau, qui «cache parfois une joie, parfois une douleur», abrite, dans l'ouvrage de Puccini, un cadavre. Le cadre général est une péniche amarrée sur les berges de la Seine à Paris au début du XXe siècle. L'intrigue est limpide et traditionnelle: le baryton, marié à une soprano, se fait cocufier par un ténor et le tue! Le bateleur, Michele, 50 ans, a une femme plus jeune, Giorgetta, 25 ans, qui est amoureuse du débardeur Luigi, 20 ans. Luigi et Giorgetta ont un code: elle craque une allumette quand la voie est libre. Mais un soir, dans le noir (un défi pour l'éclairagiste), c'est Michele qui allume sa pipe. Luigi accourt tout en chaleur, mais se fait refroidir par un poignard. Michele le cache sous son grand manteau (la houppelande). Quand Giorgetta remonte de la cabine de la péniche, elle se serre contre Michele qui ouvre sa cape et lui montre le macchabée. Giorgetta crie et c'est fini.

Dans ce canevas traditionnel, qui lui fait retrouver, à Paris, le petit peuple de La Bohème, Puccini a composé un petit chef-d'oeuvre, qui mène avec détermination tous ces protagonistes à leur perte. Le drame est anticipé, nappé dans des couleurs orchestrales sombres et scandé par des percussions. En cinquante minutes, Puccini nous surprend avec des réminiscences de La Bohème, des sons réalistes, et gratifie le baryton d'un air majeur, le ténor d'une complainte et les amoureux d'un beau duo. Tout cela est sans faille.

Un opéra de femmes

De mêmes dimensions, Suor Angelica est un opéra de femmes, un opéra cloîtré, avec deux personnages principaux: Angelica, fille d'une riche famille florentine, qui, après avoir enfanté un fils illégitime, est entrée au couvent, et sa tante, une princesse, qui vient la visiter pour la déshériter. Angelica, qui n'a pas eu de visite de sa famille en sept années, doit signer un papier permettant à sa soeur, qui va se marier, de toucher l'intégralité de l'héritage parental. Angelica n'a qu'un souci: savoir comment va son fils. La tante répond froidement qu'il est mort deux ans auparavant. Restée seule, Angelica cherche à se donner la mort. Au moment d'expirer, elle se souvient qu'en fait ce geste lui vaudra la damnation éternelle. Elle implore la miséricorde de la Vierge, qui lui apparaît alors, tenant par la main un enfant.

Puccini a eu du mal à achever Suor Angelica, à partir du moment où il se prit au jeu de Gianni Schicchi, l'opéra que nous n'entendrons pas. Pourtant, ce second volet d'Il Trittico n'est pas un échec, loin de là. Enchâssé dans un diptyque, tel que présenté par l'OdeM, Suor Angelica risque d'apparaître comme un «négatif sonore», en teintes pastel, avec une montée vers la lumière, alors qu'Il Tabarro plonge dans les ténèbres. Et pourtant, l'idée de drame l'emporte sur celle de rédemption. On notera au passage que le rôle de Zia est le seul d'importance composé par Puccini pour une voix féminine grave.

Pour servir ces deux opéras, l'OdeM misera sur quelques valeurs sûres: Marie-Josée Lord incarnera Suor Angelica et Marc Hervieux possède a priori le profil idéal du rôle de Luigi. Grant Youngblood en Michele et Robynne Redmon en princesse, deux chanteurs américains, seront rejoints par une Norvégienne, Turid Karlsen, dans le rôle de Giorgetta. Dans la fosse, Jean-Marie Zeitouni, dont on n'a entendu que du bien depuis qu'il se produit à Montréal, devrait se délecter à différencier les coloris de ces deux visages méconnus de Puccini.

Collaborateur du Devoir

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IL TABARRO/SUOR ANGELICA

Opéras en un acte de Giacomo Puccini, volets I et II d'Il Trittico (1918). Avec Grant Youngblood, Marc Hervieux, Turid Karlsen, Robynne Redmon, Marie-Josée Lord, l'Orchestre symphonique de Montréal, dir. Jean-Marie Zeitouni. Mise en scène: Alain Gauthier. À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les 23, 27 et 30 septembre et le 5 octobre à 20 h. Réservations: (514) 985-2258.